Nuit de Pâques du 15 au 16 avril 2006 - La Résurrection du Seigneur - Baptême d’adultes

Le premier domino n’est pas le plus gros

Genèse 1,1-2,2 - Genèse 22,1-18 - Exode 14,15-15,1 - Isaïe 54,5-14 - Isaïe 55,1-11 - Baruch 3,9-15.32-4,4 - Ézéchiel 36,16-28 - Romains 6,3b-11 - Psaume 117 - Marc 16,1-8
mardi 18 avril 2006.
 

Le premier domino n’est pas le plus gros.

Par milliers, par myriades, tous semblables, ils sont alignés debout l’un derrière l’autre en file ininterrompue. On fait tomber le premier, qui fait tomber le deuxième, qui fait tomber le troisième et ainsi de suite dans un mouvement fascinant, avec des bifurcations, des ramifications, des montées et des descentes, jusqu’à ce que le dernier soit atteint.

Les actes de Dieu dans l’histoire du monde s’entraînent ainsi comme nous venons de l’entendre dans les sept lectures de l’Ancien Testament de notre veillée pascale.

1. Le premier récit, celui de la création, ne se gonfle pas par rapport aux autres dans la Bible : avec la même sobriété mystérieuse il montre comment Dieu fait jaillir la lumière d’un gouffre noir, et tout s’épanouit à sa parole. Mais au 7e jour, tout s’arrête.

2. Alors, d’Abraham Dieu fait son ami et un recommencement. Or, voilà le sacrifice du fils où semble devoir finir la vie du père. Mais Dieu fait traverser la mort à la promesse.

3. C’est tout le peuple promis, maintenant, que Dieu fait commencer. Or, les poursuivants voudraient le tuer à peine né. Mais Dieu lui fait traverser la mer.

4. De commencement en commencement, Jérusalem, Ville sainte et bien-aimée, et figure de la communauté sainte et bien-aimée, ne voyait plus la fin de ses chutes et de ses échecs. Mais Dieu lui promet le commencement qui n’aura pas de fin.

5. Voilà donc que la Parole commence à apparaître comme le Verbe qui était au commencement et qui accomplira la promesse.

6. Dieu ne laisse rien tomber sans lui de ce qu’il a commencé, et surtout pas son fils Israël. Le dessein divin s’accomplira, et le peuple premier-né reviendra.

7. Non seulement il reviendra, mais son retour sera, pour toutes les nations, le sceau du Salut.

Le Salut, le voici : c’est un homme, pas plus grand que les autres. Du moins a-t-il eu soin de ne pas le paraître, en sorte que ses familiers s’étonnèrent de ce qu’il parlât et agît de si haute façon, ce Jésus qu’ils ne voyaient pas plus grand qu’eux-mêmes. Mais cette nuit nous le proclamons premier-né d’entre les morts, ce Jésus qui est le Premier absolument, le Fils éternel du Père, l’Alpha en qui tout fut créé et l’Oméga par qui tout s’est accompli au long de l’histoire qui menait à lui.

C’est pourquoi nous devons tomber à ses genoux. Serait-ce parce qu’il lui plaît que nous nous écrasions devant lui ? Pas du tout. Mais parce que lui-même est d’abord tombé afin que nous tombions à sa suite, comme une multitude de dominos entraînés par la chute du premier.

Quand même, pensez-vous peut-être, quelle idée de nous parler de chute, cette nuit où nous fêtons la résurrection, c’est-à-dire le relèvement du Seigneur, et le nôtre grâce à lui ! Pourtant, c’est bien le moment. Car, de même que le Seigneur est mort et puis ressuscité, de même seulement ce qui sera tombé dans la mort à sa suite ressuscitera avec lui. Tel est le sens du baptême.

Il faut que se propage en nous et dans le monde la chute en terre du Seigneur qui seule nous libère du péché. Tout ce qui se tenait orgueilleusement dressé contre lui par la suggestion du démon doit venir s’incliner humblement, vaincu par l’amour de celui qui nous a aimés jusqu’à donner sa vie sur la croix.

Senhora, Sébastien et Amélie vous en êtes témoins, vous qui vous approchez des sacrements de l’initiation chrétienne cette nuit : les discours les plus ingénieux, les formes les plus belles et les bienfaits les plus généreux ne pourront jamais convertir un cœur d’homme, mais seulement l’humilité de Dieu manifestée dans l’amour de son Fils Jésus Christ.

Ce qui est vrai de proche en proche pour les hommes que l’Église a mission de rejoindre par l’annonce de l’Évangile est vrai aussi à l’intérieur de chacun : cette nuit, vous êtes atteints par la grâce du salut dans le Christ, et votre assentiment à la foi de l’Église sera comme une première façon de tomber de grand cœur à sa suite. Mais il faudra qu’au long des jours de votre vie chrétienne ce mouvement gagne de plus en plus la totalité de votre être, de proche en proche.

Regardez les “vieux chrétiens” que nous sommes, nous qui vous entourons : pensez-vous que nous soyons parfaits ? Nous sommes en chemin. Et de même qu’un pas permet toujours le suivant, de même chaque progrès spirituel est un nouveau renoncement à soi-même pour l’amour de Dieu qui en permettra d’autres.

Or, aucun progrès spirituel n’est automatique. Tandis que les dominos s’entraînent l’un l’autre à tomber par une nécessité mécanique, un être ou une région de l’être peut résister à la conversion de toute la force de sa liberté captive du péché.

Voyez les femmes de notre évangile : l’ange qui vient de leur apparaître au tombeau vide les envoie annoncer la nouvelle aux disciples et... elles ne disent rien à personne « car elles avaient peur » ! Seul saint Marc nous donne une telle finale, si peu conforme à ce que nous voudrions entendre en cette nuit de Pâques, mais tellement conforme à la vraisemblance pour ce qui est du comportement des premiers témoins de l’incroyable.

L’onde de choc de la résurrection doit produire ses effets de chute et de relèvement progressivement, renverser de proche en proche nos résistances d’ignorance et de doute, nos peurs et nos paresses, et tous nos petits arrangements avec la mort. C’est pourquoi nous avons bien besoin de persévérance sur le chemin à la suite du Christ.

Afin d’être fortifiés et relancés tout le temps sur ce chemin où vous vous engagez maintenant, Senhora, Sébastien et Amélie, vous allez recevoir aussitôt après votre baptême le sacrement de la confirmation et la communion eucharistique au corps et au sang du Seigneur. Vous en aurez bien besoin !

Au fait, savez-vous d’où vient le mot domino ? Il désigne, au départ, un camail noir à capuchon porté par les prêtres en hiver. Ensuite, à cause de la couleur, il sera appliqué à un costume de comédie et aux pièces du jeu que nous connaissons. Mais pourquoi “domino” pour le camail ? On imagine que ce fut d’après la formule latine “Benedicamus Domino”, “Bénissons le Seigneur”.

Eh bien, chers amis, cette nuit, c’est votre premier “Domino” dans l’assemblée de l’Église. Dieu vous garde que ce soit le dernier ! Bien au contraire, qu’il soit suivi pour vous de milliers d’autres, et vous découvrirez que le premier n’est pas le plus gros, car les dons de Dieu ne cessent de grandir en ceux qui les reçoivent avec action de grâce.