Conférence du Père Lambret à Naïm, le 15 octobre 2005

Dieu a-t-il des préférences ?

Josué et la conquête de la Terre
jeudi 27 avril 2006.
 

Comment Dieu pourrait-il avoir des préférences, se récrieront certains avec indignation ! Nous détestons les préférences. Enfin, du moins quand elles sont pour les autres. Mais nous en raffolons si d’aventure elles sont pour nous. Ainsi les enfants ont horreur des chouchous qui ne sont pas eux-mêmes. Or, les chouchous sont forcément plus rares que ceux à qui ils sont préférés, sinon ils ne seraient pas vraiment des chouchous. Il s’ensuit logiquement que l’opinion majoritaire est contre les chouchous : on les déteste d’autant plus qu’on voudrait bien être à leur place !

Il faut quand même reconnaître qu’il n’y a pas que de l’envie dans cette réaction. Il y a aussi un certain sentiment de la justice. Il est clair que les préférences sont souvent injustes. De plus, fils de la civilisation occidentale moderne passée par la révolution, malgré nos différences et nos oppositions philosophiques, religieuses ou politiques, nous partageons largement la passion de l’égalité par-dessus tout autre souci, notamment de liberté ou de fraternité, comme le notait finement Tocqueville. Nous pensons spontanément la justice comme égalité. Or, l’égalité n’est pas forcément la justice : par exemple, donner à tous la même chose est moins “juste” que de donner à chacun ce dont il a besoin. De plus, donner à tous la même chose quand les uns ont peiné et les autres pas, est ressenti comme incorrect : en entendant la parabole des ouvriers de la onzième heure, nous réagissons souvent comme les ouvriers de la première heure qui estiment injuste de ne pas être privilégiés un peu. D’ailleurs, il serait impossible d’éduquer les enfants ou de conduire les hommes sans récompenser le mérite.

La finesse et les nuances dans la compréhension de ce qui est juste n’enlèvent rien à l’opposition de principe entre les préférences et la justice, lorsque les préférences sont précisément ce qui demeure injustifiable. Or, notre compréhension moderne de ce qu’est Dieu, ou plutôt de ce qu’il devrait être, lui attribue strictement l’obligation de justice, assortie de l’interdiction absolue de nourrir des préférences.

La vision commune de l’humanité à ce sujet n’est pas si catégorique. Dans la pensée universelle de l’Antiquité, il est évident que les dieux ont des préférences. Les hommes ne naissent pas égaux en chances, selon l’époque, le climat, la société, la famille ou le patrimoine génétique qui leur échoient. M’imaginer être né ailleurs, dans une autre famille, à une autre époque, cela a-t-il du sens ? Non car « je » n’est rien indépendamment du fait que je sois né précisément quelque part, un certain jour. En dehors de cette naissance survenue dans l’histoire, le « je » que je suis est inconcevable. Si mes parents ne s’étaient pas rencontrés, je ne serais pas né, et donc ce « je » qui serait né ailleurs une autre fois n’a aucun sens. Comme il est raisonnablement impossible d’attribuer les chances de sa naissance au mérite personnel de celui qui naît, on les impute au « hasard ». Mais parler de hasard ne signifie rien de plus que notre ignorance des causes, et donc ne calme aucunement l’angoisse des hommes devant la vertigineuse inégalité des chances au départ. Une angoisse qui s’aggrave de toutes les inégalités survenant encore dans la suite de la vie des uns et des autres : faveurs insolentes ruisselant sur des individus indignes d’une part, accidents, maladies, catastrophes d’autre part frappant des innocents « de façon aveugle », selon la formule consacrée. Il faut bien, pense-t-on, que quelqu’un, quelque part, assume la responsabilité du malheur des uns et du bonheur des autres. C’est pourquoi l’on dit « chéri des dieux », ou « aimé de Dieu » l’homme à qui tout sourit, et “maudit” celui devant qui tout se dérobe.

Ainsi est ménagée aussi la possibilité qu’une sorte de justice mystérieuse préside à ce qui nous apparaît comme injustice dans l’inégalité des sorts individuels. Dieu, sans doute, préfère celui-ci ou celui-là aux autres. Mais, puisqu’il est Dieu, son amour doit être la justice suprême, au-delà de ce que nous pouvons en comprendre. Or, notre pensée occidentale moderne est radicalement sceptique à l’égard de cette supposition d’une mystérieuse “justice supérieure”, pieuse pensée de l’Antiquité devenue pour elle le type même de la supercherie religieuse destinée à maintenir les peuples dans la soumission envers tous leurs oppresseurs.

En tout cas, que la justice soit conçue comme égalité ou comme rétribution proportionnée du mérite et de la faute, l’amour apparaît évidemment comme autre chose que la justice. Car l’amour est par nature préférence injustifiable. “Parce que c’était lui, parce que c’était moi”, voilà l’explication de l’amour. L’amour ne se justifie pas, sinon ce ne serait pas l’amour. Non seulement l’amour ne se soumet pas à la justice, mais encore il la défie. Or, si d’une part nous aimons la justice comme égalité, d’autre part nous aimons non moins l’amour. Allons-nous attribuer à Dieu, l’un ou l’autre seulement ? Et si nous ne renonçons ni à l’un ni à l’autre, dans quelles contradictions inextricables n’allons-nous pas le plonger ? Quel déchirement !

L’intuition commune de Dieu comme bien suprême, comme tout-puissant et bienveillant Seigneur de l’univers, reste confuse et incertaine, toujours contredite non seulement par l’expérience du mal et de l’injustice qui sont dans le monde, mais par aussi par celle de l’impossibilité d’unifier les différents aspects du bien, comme la justice et l’amour. Souvent les hommes tentent d’imaginer des visages multiples de divinités, complémentaires dans leurs fonctions ou leurs humeurs. En particulier, dans la tradition chrétienne, certains ont voulu distinguer un “Dieu de l’Ancien Testament” et un “Dieu du Nouveau Testament”.

Selon la vision la plus commune, le “Dieu du Nouveau Testament” serait celui de l’amour, tandis que le “Dieu de l’Ancien Testament” serait celui de la colère, de la vengeance et de la jalousie. Mais ces passions ne sont-elles pas précisément amoureuses ? Voyez la parole du Seigneur au livre du prophète Malachie : « Je vous aime, dit le Seigneur, et vous dites : “En quoi nous aimes-tu ?” Ésaü n’était-il pas le frère de Jacob ? - oracle du Seigneur. Pourtant j’ai aimé Jacob et j’ai haï Ésaü, j’ai livré ses montagnes à la désolation et son héritage aux chacals du désert. Si Édom dit : “Nous avons été détruits, mais nous relèverons nos ruines”, ainsi parle le Seigneur tout puissant : qu’ils construisent, eux ! mais moi je démolirai. On les nommera Territoire-de-méchanceté et Le-Peuple-que-le-Seigneur-réprimande-sans-fin. Vos yeux le verront et vous, vous direz : “Grand est le Seigneur au-dessus du territoire d’Israël.” » (Malachie 1,2-5) Autrement dit, Dieu console et rassure son peuple en lui disant : Je t’ai choisi, je t’aime, toi, et je déteste les autres ! Je les ai détestés pour te choisir, et je les détesterai encore ! Cela va te rassurer quand je leur taperai encore sur la tête, alors qu’ils essaieront de la relever ! Voilà un langage d’amoureux passionné, sans doute, mais qui semble en contradiction flagrante avec toute espèce de justice.

Du coup, une autre façon de croire régler le problème consiste à imaginer que le Dieu de l’Ancien Testament relèverait, avec l’Ancien Testament tout entier, de la mythologie, alors que celui du Nouveau serait le vrai. Tandis que l’Ancien Testament est tissé de la préférence de Dieu pour Israël son peuple, le Nouveau Testament se situerait au-delà de cette attitude partiale. L’Apôtre Pierre ne soutient-il pas cette façon de voir quand il se prononce ainsi dans le livre des Actes des Apôtres : « Je constate en vérité que Dieu ne fait pas de différence entre les hommes, mais quelle que soit leur race, il accueille les hommes qui l’adorent et font ce qui est juste » (Actes10, 34) ? Cette déclaration qui sonne très “juste” à nos oreilles semble s’opposer à l’affirmation constante de l’Ancien Testament sur l’élection d’Israël. Pourtant, bien que cette déclaration de Pierre soit effectivement décisive dans la Révélation, la conclusion hâtive que nous venons d’évoquer ne doit pas en être tirée, car elle ne correspond pas du tout à la réalité. En fait, le Nouveau Testament est parfaitement dans la lignée de l’Ancien pour ce qui est des préférences de Dieu et des privilèges de ses élus.

Rappelons d’abord tout simplement que Jésus est “le Bien-aimé” de Dieu, comme la voix venue d’En Haut le proclame au Baptême et à la Transfiguration : « Celui-ci est mon élu en qui j’ai mis tout mon amour, toute ma préférence ». À leur tour, les disciples aussi sont les bien-aimés (voir Romains 12, 19) sans compter que, parmi les disciples, il y a “celui que Jésus aimait” (Jean 13, 23). Enfin la vie chrétienne n’étant pas autre chose que de préférer Jésus à tout et à tous, c’est donc une vie de préférences. La charité en effet, comme amour proprement chrétien, est un amour de préférence absolue pour Jésus Christ, qui proclame : « Celui qui ne hait pas son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie ne peut pas être mon disciple » (Luc 14,26). Bien plus, ces préférences “nouvelles”, en un sens, n’abolissent pas les “anciennes” ! En effet, « Les dons de Dieu et son appel sont irrévocables », affirme saint Paul dans l’épître aux Romains (Romains 11,29), donc même si l’Évangile a fait d’une partie des fils d’Israël “des ennemis de Dieu”, le choix de Dieu en a fait des bien-aimés, et ils le demeurent ! Autrement dit, il semble que la situation du Nouveau Testament, loin de nous tirer d’embarras, complique encore la question des préférences de Dieu : l’opposition constitutive entre la justice et l’amour de préférence semble devenue définitivement une contradiction interne à Dieu lui-même !

Au fond, cette contradiction est directement liée au problème de la théodicée dont tout le monde connaît la formulation classique : « Comment Dieu peut-il être bon et tout puissant alors qu’il y a du mal dans le monde ? » Autrement dit, comment Dieu pourrait-il se justifier du mal ? Une solution radicale pour supprimer le problème est de soutenir qu’il n’y a pas de Dieu. Mais que faire alors de l’immense réalité confuse dans laquelle nous sommes jetés et pris, véritable maelström d’un monde plein de contradictions auxquelles nous ne pouvons échapper ? Tous, en effet, nous vivons en nous-mêmes et l’injustice du monde et l’amour qui demeure notre vocation la plus profonde ; tous nous vivons au fond pour et par l’amour, et tous nous sommes passés au crible des injustices dont nous nous faisons les complices. Débarrassés de Dieu, nous ne sommes pas avancés pour autant, au contraire, car nous nous retrouvons alors privés du seul interlocuteur auprès de qui nous pourrions nous plaindre en attendant de lui qu’il prenne ses responsabilités suprêmes.

En fait, la révélation biblique manifeste précisément que Dieu prend toutes ses responsabilités dans notre histoire de bien et de mal, en s’y impliquant lui-même au point de prendre le risque d’être accusé de ce mal. Pour comprendre cela, nous allons passer par l’étude d’un passage particulièrement sensible de la Bible à ce sujet, puisqu’il s’agit de la conquête de la Terre Promise par Israël aux dépens de ses premiers occupants, à la pointe de l’épée !

Ouvrons le livre de Josué aux chapitres 6 à 8 : c’est le début de la conquête. Que se passe-t-il ? L’ancienne génération est morte dans le désert, parce qu’elle a été rebelle. Moïse lui-même expire en vue de la Terre. C’est donc une nouvelle génération qui y entre, sous la conduite de Josué, successeur de Moïse. Ils ont franchi le Jourdain, ils ont mangé la Pâque, la manne s’est arrêtée de pleuvoir. Alors, le Seigneur dit à Josué : « Vois, je livre entre tes mains Jéricho et son roi, ses hommes vaillants. » Il faut remarquer que l’expression “Hommes vaillants”, réservée partout ailleurs dans la Bible aux combattants d’Israël, est appliquée ici aux hommes de Jéricho qui lui sont livrés. La ville tombe sans bataille puisque les remparts s’effondrent au son des trompettes, selon ce que Dieu avait prescrit à Josué. Dieu exige alors que tout vivant soit exterminé, que soient brûlés hommes, femmes, enfants et bêtes, qu’ils soient tous passés au fil de l’épée, anéantis. Mais, dit le texte, les Israélites se rendirent coupables d’une violation de l’interdit (autrement dit de cet ordre), en la personne d’Akân qui prit de ce qui était interdit au lieu de le détruire.

Vient alors l’épisode de l’échec devant la ville d’Aï. À Josué qui s’étonne et s’effraye de ce qui semble un abandon de Dieu, en contradiction avec sa promesse, le Seigneur répond en expliquant que c’est à cause du péché des gens qui ont pris de ce qui était interdit. Au terme d’une recherche quasiment liturgique du coupable, Akân avoue son péché. Il est lapidé puis brûlé, avec femme et enfants, et enfin enseveli sous un grand tas de pierres. Josué monte alors contre Aï et la prend. Le roi d’Aï est pendu par Josué le soir même de la bataille, et enseveli lui aussi sous un grand tas de pierres. Alors Josué élève un autel de pierres brutes, sur lequel il offre un sacrifice de paix. Ensuite, sur des pierres, « il inscrit une copie de la Loi que Moïse avait écrite devant les fils d’Israël ». « Après cela, dit le texte biblique, Josué lut toutes les paroles de la Loi, bénédiction et malédiction... Il n’y eut pas une parole de toutes celles que Moïse avait prescrites que Josué ne lût face à toute l’assemblée d’Israël. » Comment ne pas penser, en entendant ce texte, à cette parole de la Loi en particulier : « Tu ne tueras pas » ?

Il faut d’abord bien voir et comprendre ceci : la tension extrême que nous ressentons en lisant ces récits de batailles et d’extermination de gens qui n’avaient rien fait de particulier pour mériter cela est présente dans le texte lui-même, qui porte en même temps le fil d’une histoire simplement humaine et les lignes de diverses interprétations de l’histoire sainte qui s’y joue. Précisons tout cela en distinguant chaque brin de la tresse que forme le texte actuel.

Si l’on met entre parenthèses dans le récit de la bataille d’Aï tout ce qui mentionne Dieu, les ordres et les explications qu’il donne aussi bien que les prières et les questions que lui adressent les hommes, il reste le récit tout à fait logique et cohérent de l’attaque d’une ville par des assaillants qui s’y reprennent à deux fois et finissent par l’emporter. Josué, d’abord mal conseillé par les deux espions qu’il a envoyés à Aï, n’envoie qu’un détachement de trois mille hommes pour prendre la ville censée n’abriter qu’une population peu nombreuse. Mais ils sont défaits et s’enfuient, au grand désappointement de tout le peuple. Ayant réfléchi, Josué monte une deuxième attaque qui met à profit la déroute de la première pour faire tomber les gens d’Aï dans un piège. Sa ruse réussit à merveille, il s’empare de la ville et la brûle.

Quant au rôle de Dieu dans l’affaire, il apparaît différemment au niveau le plus apparent du texte, où le Seigneur commandite et dirige les batailles de son peuple Israël contre ses ennemis les païens, et au niveau plus caché de ce que suggère et évoque le détail des événements. Nous avons déjà relevé l’étonnante insistance du texte sur la lecture intégrale de la Loi à la fin de l’épisode, attirant inévitablement l’attention sur la contradiction entre la conduite meurtrière et impitoyable du peuple de Dieu et la Loi que lui a donnée ce même Dieu. En outre, Akân est donné apparemment comme l’unique coupable, responsable des malheurs du peuple, mais, en même temps, le texte suggère qu’il pourrait bien n’être qu’un “représentant” des coupables, celui qui a avoué après avoir été démasqué. Son exécution ressemble à un sacrifice rituel, à un holocauste, puisqu’il est brûlé. Ce traitement double la lapidation qu’il subit logiquement, mais cette lapidation elle-même se transforme en “apothéose” puisque les pierres jetées sur lui viennent à former “un grand tas”, une sorte de tombeau magnifique. Le sort fait au roi d’Aï, par la suite, est étrangement parallèle à celui d’Akân. Il est pendu “à l’arbre” jusqu’au soir, jeté à l’entrée de la porte de la ville et enseveli “sous un grand tas de pierres qui existe encore aujourd’hui”. Ici encore, la victime semble sacrificielle : le roi d’Aï est comme “l’offrande du soir”. Si l’on se rappelle les hommes et le roi de Jéricho, livrés à Josué comme “les vaillants”, l’idée vient que, de manière sous-jacente, le texte opère un renversement de situation des protagonistes au regard de l’interprétation religieuse des événements : les véritables opérateurs du salut de Dieu pour Israël dans le don de la terre promise seraient moins les combattants victorieux que leurs victimes, en tant que “sacrifiées”.

Pour un chrétien, en tout cas, la ressemblance entre le sort du roi d’Aï et celui de Jésus dans sa passion est des plus frappants : lui aussi a été jeté à l’entrée de la porte de la ville, pendu “à l’arbre” jusqu’au soir, et enseveli sous une grande pierre. Jésus n’avait rien fait de mal ; de même, le texte du livre de Josué ne formule aucun reproche à l’endroit du roi d’Aï qui justifierait son châtiment. Nous lisons dans la passion de Jésus la mort sacrificielle de l’innocent qui obtient le pardon pour le peuple et pour la multitude. Dans le livre de Josué, la mort d’Aï le païen, suivant celle de son double israélite Akân, libère le peuple de “l’interdit”.

À la lumière de la Pâque de Jésus, l’Écriture me paraît donc ainsi s’éclairer en profondeur, même si je comprends bien que mon exégèse semble à certains trop audacieuse, voire hasardeuse. En tout cas, cette même lumière étrange apporte aussi sur notre expérience humaine un éclairage qui, pour paradoxal et déconcertant qu’il puisse paraître, n’en rejoint pas moins les expressions les plus profondes de la foi chrétienne. L’oraison du missel pour le mercredi de la semaine sainte commence ainsi : « Dieu qui as voulu que ton Fils fût crucifié pour nous afin de nous arracher au pouvoir de Satan... » Cette prière est terrible : Dieu pourrait-il vouloir la souffrance et la mort de quiconque ? Dieu a dit : « Tu ne tueras pas ». Et il aurait voulu lui-même que son Fils fût crucifié pour nous ! Ce “pour nous” est essentiel. C’est un “pour nous” de substitution : Jésus a pris sur lui le châtiment que nous méritions. Car, oui, le péché “mérite” la mort. Le péché enfante la souffrance et la mort, il est injustice, malveillance et destruction. Pour nous en sauver, Jésus a pris sur lui ce dont nous étions la cause. Comment se fait-il que Dieu n’ait pas trouvé d’autre moyen de nous sauver de ce malheur et de cette mort qui étaient la conséquence de notre péché ? Pour seule réponse à cette question lancinante, nous n’avons que le « Ne fallait-il pas qu’il en soit ainsi ? » de Jésus lui-même dans l’évangile.

À la lumière sombre de la Croix, comprenons que Dieu assume l’injustice du monde, qu’il la “supporte”, au sens fort, de façon décisive et totale. Là est toute la clé de l’histoire du salut, donc de l’histoire d’Israël, une histoire dont nous devons maintenant comprendre qu’elle n’est pas l’histoire de la préférence de Dieu pour son peuple contre les autres, mais une préférence de Dieu pour son peuple qui est pour les autres aussi. Dieu n’a pas aimé Jacob et haï Esaü tout court. Il a aimé Jacob d’un amour de préférence qui semblait une “haine” d’Ésaü, mais en fait c’était aussi pour aimer Esaü qu’il a préféré Jacob. Et même, en aimant Jacob, il aimait déjà Esaü puisque c’est par la grâce faite à Jacob qu’il allait sauver Esaü.

Nous pouvons maintenant voir le grand paradoxe de l’élection de manière réciproque. Si, d’un côté, les élus de Dieu éprouvent l’étrangeté d’une élection qui les voue aussi à la “déréliction” - comme disait saint Thérèse d’Avila, « Si c’est ainsi que vous traitez vos amis, on comprend que vous en ayez si peu ! » - de l’autre, l’apparente “haine” de Dieu contre ceux qui ne sont pas choisis est démentie justement par la façon dont ces “autres” ont part eux aussi aux souffrances qui se révèlent en Jésus comme celles qui nous valent le salut. Ainsi, quand il est écrit que « Dieu ordonne d’exterminer des païens », nous pouvons entendre que « Dieu a voulu que ceux-là de ses enfants fussent mis à mort en vue du salut de tous... », la valeur salvifique de leur sacrifice découlant d’avance de l’unique sacrifice sauveur à venir de son Fils Jésus Christ.

Cela signifie que Dieu a assumé la violence et la destruction qui sont dans le monde et qui viennent du Mauvais, de l’ennemi. C’est librement que le Fils de Dieu a donné sa vie sur la croix, quand bien même c’étaient les méchants inspirés par Satan qui l’arrêtaient, le frappaient, l’injuriaient et le torturaient à mort. Ce “vouloir divin” de la mort du Seigneur ne s’entend que dans la foi et par la puissance de l’Esprit Saint. Dans le mystère de la liberté humaine et de la liberté divine, Dieu par sa toute puissance a fait, du mal que nous faisons, un bien. Seul le Mauvais fait le mal, donc, et l’homme au pouvoir du Mauvais. Mais Dieu assume ce mal et le retourne en bien.

Ce mouvement est exprimé clairement par Joseph à ses frères lorsqu’il leur dit : « Ne pleurez pas, vous avez voulu me faire du mal, Dieu en a fait un bien. » Dieu ne fait que du bien, il ne fait que donner la vie, jamais il ne hait ni ne tue, il n’est qu’amour. Et pourtant, il assume la violence et le mal dans le monde, et même la haine du Mauvais, de manière à retourner les œuvres du Mauvais en les intégrant dans son plan de salut. Donc, toutes les exterminations, les pendaisons, les bûchers, Dieu ne les a pas voulus. Mais en même temps “il a voulu” que les ennemis de Josué fussent massacrés pour le salut des hommes, et cela préfigurait ce qu’il prévoyait pour son propre Fils. Ainsi, ceux qui sont les plus semblables au propre Fils de Dieu au moment de la conquête de la terre ne sont pas ceux qui sont en train de la conquérir, mais ceux qui sont exterminés pour cela.

L’opération sémantique et exégétique que nous accomplissons ainsi peut sembler acrobatique et vertigineuse, en tout cas elle nous renvoie à l’humilité de la foi et de l’adoration du Christ en croix. Elle désarme aussi nos prétentions à pouvoir nous prononcer avec assurance sur le juste et l’injuste, et sur ceux que Dieu aime et ceux qu’il n’aime pas. Dieu aime tous les hommes depuis toujours, il veut tous les sauver, et il réalise leur salut au sein d’une histoire faite de bruit, de fureur, de larmes, de sang et d’injustice. Il fait que malgré nous, malgré nos fautes, cette histoire devienne l’histoire de notre salut. Et, en nous sanctifiant, il nous rend acteurs libres et volontaires de ce salut.

Nous ne sommes pas encore sortis de la grande histoire d’injustice du monde. Comment dès lors allons-nous, disciples du Christ, annoncer et réaliser le salut du monde dans sa résurrection ? Comment allons-nous vivre pour que Dieu tire le salut de notre histoire d’injustice ?

La seule solution est de “tout mettre en commun”. Tel est l’idéal que vise la vie monastique, la vie religieuse en général, et que préconise toujours l’Église pour ses enfants et pour le monde. La réalisation de cet idéal dans les conditions d’ici-bas ne peut être matériellement absolue. Mais nous devons rechercher concrètement la solidarité qui relève de la charité : le fait que nous nous considérions comme “un seul corps”, dont les membres font partie au même titre malgré leurs différences importantes de situation ou de fonction. Ainsi dans une famille unie, lorsqu’un enfant est bien armé pour la vie, les parents s’en réjouissent et l’en félicitent. Si un autre est fragile, ils s’inquiètent et s’occupent de lui avec d’autant plus d’attention. Peut-on alors parler de préférence ? En un sens oui : les parents préfèrent que leurs enfants soient beaux, bien portants, solides, équilibrés plutôt que malingres, malades ou drogués. Mais, d’un autre côté, ils vont “préférer” s’occuper de celui qui en a le plus besoin. Il n’y a pas là de “préférences de personne” au sens où Pierre nous dit dans les Actes que Dieu n’en a pas.

En tout l’amour est un et identique, même s’il se réalise de façon particulière pour chacun selon sa situation et ses besoins. Telle est la voie ordinaire et en même temps surnaturelle que nous avons à suivre. C’est ce sens surnaturel de l’amour que nous devons accueillir dans nos vies : il n’est ni idéologique, ni systématique, il n’a ni prétention ni orgueil devant la réalité de l’injustice et du mal. Mais humblement, courageusement, quotidiennement, il agit de façon intelligente, réfléchie et mesurée. Et même démesurée, pour ce qui est de la générosité dans le don de soi même. Tel est le régime de l’amour qui noie la question venimeuse des préférences.

Dieu ne préfère personne en général, mais il préfère chacun comme chacun doit être préféré, concrètement, selon sa personnalité et son histoire. Dès lors, il dépend de nous que cet amour intelligent de Dieu soit vécu de plus en plus et de mieux en mieux par les hommes. Le sacrifice du Fils de Dieu devient la vocation de tous. C’est en lui que chacun de nous est appelé à partager sa passion, comme un don qui nous est fait d’avoir part à la réalisation du salut de Dieu. Et nous avons part alors sans mesure à la grâce de sa résurrection. Dans la charité, il n’y a plus d’injustice. Et dans l’espérance, nous voyons venir le jour où il sera rendu manifeste que les préférences de Dieu apparemment injustes n’étaient que l’aspect trompeur d’un chemin de lumière parcouru dans l’obscurité du monde. Alors il sera tout en tous.