Dimanche 23 juillet 2006 - 16e dimanche de l’année B

Le chef ne dort pas, il se repose

Jérémie 23,1-6 - Psaume 22 - Éphésiens 2,13-18 - Marc 6,30-34
dimanche 23 juillet 2006.
 

« Le chef a toujours raison » : peu de gens sont capables de réciter les Dix commandements par cœur, mais tout le monde connaît la première des “Dix règles du chef".

« Le chef ne dort pas, il se repose » est la règle n°4. Autrement dit, il ne cède pas au sommeil comme tout un chacun, mais il se prépare à sa prochaine décision. Bien sûr, il faut sentir ici l’ironie. Mieux vaut rire, en effet, de la façon dont les hommes se donnent de l’importance dès qu’ils sont investis d’un peu d’autorité. D’ailleurs, des chefs irremplaçables, les cimetières en sont pleins.

Mais le tombeau de Jésus est vide.

Vous avez entendu l’évangile commencer ainsi : « Après leur première mission, les Apôtres se réunissent autour de Jésus... » Mais, « Après leur première mission » est ici un “incipit”, un ajout de la liturgie pour resituer le passage du jour dans le déroulement de l’évangile. Or, dans le texte de Marc, nous lisons l’enchaînement suivant : « Et, l’ayant appris, ses disciples vinrent, enlevèrent son cadavre et le mirent dans un tombeau. Les Apôtres se rassemblent auprès de Jésus... » En effet, entre l’envoi en mission entendu la semaine dernière et l’épisode d’aujourd’hui, l’évangéliste effectue un étonnant “retour en arrière” sur les circonstances du martyre de Jean-Baptiste : la fameuse danse de la fille d’Hérodiade qui obtint en récompense la tête de Jean sur un plateau.

Croyez bien que le rapprochement abrupt ainsi réalisé entre tombeau et rassemblement des Apôtres auprès de Jésus n’est ni un hasard ni une inadvertance de saint Marc qui, d’ailleurs, n’emploie le mot “Apôtre” qu’une seule fois dans tout son évangile, et c’est précisément ici. Jésus invite les Apôtres au repos avec lui, ils s’en vont en bateau. Mais quand ils débarquent, c’est pour trouver une foule avide qui les a précédés. Il faut aussitôt l’enseigner longuement et bientôt aussi la nourrir. Jésus va multiplier les pains, mais c’est aux disciples (qui ne seront alors plus nommés “Apôtres”) qu’il va commander de les distribuer On se demande où est passé le repos promis !

Tout devient lumineux, si l’on entend qu’il s’agit ici de la “succession apostolique”, c’est-à-dire des chefs que le Seigneur ne cessera de donner à son peuple pour le conduire et nourrir au long des siècles de l’Église : les évêques, successeurs des Apôtres, et les autres pasteurs. Mortels tout comme les Apôtres, ils reçoivent leur charge, ils la portent, ils vieillissent et ils la remettent. À chacun, un autre succède. Ainsi est assurée la continuité du service de la communion des disciples dans la foi, l’espérance et l’amour. La multiplication des pains signifie donc aussi la multiplication des pasteurs. Les “arrivants” sont les nouveaux chrétiens qui ne cessent d’entrer dans l’Église, les “partants” sont les anciens qui meurent, qui s’endorment dans le Seigneur. Ils sont si nombreux et successifs qu’il n’y a pas encore “le temps” (le “kairos”) de “manger”, de célébrer la Pâque du Seigneur vraiment tous ensemble. Pour cela, il faudra attendre le jour du festin des Noces de l’Agneau.

La première génération des pasteurs choisis par le Seigneur pour paître ses brebis après la Pentecôte a rendu son témoignage jusqu’au sang versé à la suite du Christ. Elle est entrée dans le repos de ceux qui se sont endormis dans l’espérance, c’est-à-dire “dans” le corps de Jésus au tombeau. Tel est en effet “le paradis” promis par le Seigneur au malfaiteur crucifié à sa droite qui le priait d’avoir souvenir de lui en son royaume. Ce « lieu désert à l’écart » où Dieu veut conduire son peuple est le passage vers la véritable Terre promise, la récompense plénière et définitive de la foi donnée au temps de la résurrection des morts. Seul le Christ, en effet, est déjà ressuscité, avec seulement sa très sainte mère, la Vierge Marie, élevée dans la gloire avec son corps et son âme.

Un seul, donc, est irremplaçable et vivant toujours auprès de son Église : le Bon Pasteur consacré par le Père éternel, le Fils de Dieu qui a souffert, qui est mort et qui est ressuscité : « Par lui, en effet, les uns et les autres, nous avons accès au Père dans un seul Esprit » comme nous l’avons entendu dans la lettre aux Éphésiens. C’est lui qui nous nourrit de son corps et de son sang. C’est lui qui, "dans sa pitié pour les foules sans berger", pourvoit son peuple, génération après génération, des pasteurs dont il a besoin pour poursuivre son pèlerinage en ce monde vers la rencontre finale des Noces de l’Agneau.

Le groupe des Apôtres est exemplaire : pour leurs successeurs dans la fonction de pasteur, et pour tout le troupeau. La foi des Apôtres en Jésus Christ est toujours la nôtre, par la grâce de Dieu. Le Seigneur a dormi dans le tombeau, il est mort. Mais, ce repos du labeur de la passion n’était pas un abandon des siens pour qui il avait donné sa vie. Bien au contraire, par sa mort il les sauvait du péché et de la mort et, relevé dans la lumière de Pâques, il ne cesse de les conduire vers le bonheur qui vient.

Il ne dort pas, le Chef de notre foi, le Christ. Il nous conduit vers le repos par des routes sûres.