Dimanche 30 juillet 2006 - 17e dimanche de l’année B

Vous savez ce que vous allez faire ?

2 Rois 4,42-44 - Psaume 144 - Éphésiens 4,1-6 - Jean 6,1-15
dimanche 30 juillet 2006.
 

Le ton engageant sur lequel j’ai parlé vous donne à comprendre que je m’apprête à vous prodiguer quelque bon conseil. Mais la même phrase peut se prononcer comme un avertissement. Seuls les irresponsables, en effet, agissent sans savoir ce qu’ils font, sans envisager les conséquences de leurs actes avec l’intention de les assumer.

Jésus « savait bien ce qu’il allait faire » avez-vous entendu dans l’évangile. C’est une constante en saint Jean que le Christ conduit avec décision et lucidité tout le processus de son ministère public, même lorsqu’il se déroule dans la contestation et le rejet. Qu’entend-il donc enseigner à son peuple dans cet épisode de la multiplication des pains, qui s’inscrit à l’évidence dans la continuité de l’action de Dieu “faisant au désert l’éducation de son peuple comme un père celle de son fils”.

Par le don de la manne, Dieu apprenait à Israël à le découvrir comme le Père nourricier dont il devrait toujours attendre la vie de chaque jour. Jésus reprend cet enseignement lorsqu’il met Philippe “à l’épreuve” en lui demandant où ils pourraient acheter du pain pour qu’ils aient à manger. Jésus demande “où ?” et Philippe répond comme si la question était “combien ?”. Nous sommes tous un peu des Philippe, préoccupés de nos besoins et de nos moyens. Alors que Jésus nous rappelle au Père fidèle qui dit par la bouche du prophète Isaïe : « Venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent et sans rien payer. »

Ce n’est pas, au demeurant, qu’il nous faille attendre simplement que tout nous tombe du ciel, comme au désert la manne et les cailles autour du camp. D’ailleurs, ici, les pains et les poissons partent du sol et du milieu de la foule, de la main de ce jeune garçon dont les petites provisions sont bénies, partagées et multipliées par la main de Jésus, “Dieu avec nous”.

Oui, Jésus reprend l’enseignement de la manne et l’accomplit. La manne devait être mangée le jour même : ce qui était gardé d’un jour sur l’autre “se perdait”, devenait une nourriture corrompue. Tandis que Jésus dit à la fin : « Ramassez les morceaux qui restent pour que rien ne soit perdu. » Et l’on en remplit douze paniers. En grec, ce n’est pas “ramassez” mais “rassemblez”, du verbe sunagô qui donne “synagogue”. Il s’agit en effet d’Israël et de ses douze tribus démembrées, dispersées, réduites à un petit reste menacé d’anéantissement, il s’agit du rassemblement de ce reste et de toutes les brebis perdues pour la restauration promise par la bouche des prophètes. Et le Psaume aussi l’annonçait qui disait : « Le Seigneur est mon berger, sur de gras pâturages il me fait asseoir. » Ainsi agit Jésus aujourd’hui.

Mais alors c’est que la fin est arrivée, avec la présence et l’action puissante du Messie de Dieu ? Certes. Mais à quel prix ! Vous avez entendu au début que nous sommes “un peu avant la Pâque qui est la grande fête des Juifs”, et que Jésus est “passé de l’autre côté”. Or, Jean nous dira bientôt : « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus... » Vous le savez, c’est le dernier repas avant la Passion, avec le lavement des pieds qui constitue le parallèle johannique à l’institution de l’Eucharistie rapportée par les synoptiques.

Les foules n’ont pas tort de voir en Jésus “le grand prophète” annoncé par Moïse pour le temps de la réalisation des promesses. Il est bien celui par qui Dieu poursuit et achève l’éducation de son peuple bien-aimé vers l’accomplissement de l’Alliance. Mais ce qu’elles ne peuvent imaginer ni croire, c’est que celui qui vient dans le monde est le propre Fils de Dieu, et que c’est au prix de sa vie donnée dans les souffrances et les humiliations qu’il va accomplir sa mission.

Alors, savez-vous ce que vous allez faire, vous qui envisagez de venir communier à cet autel dans un instant ? Savez-vous qu’ainsi vous rappelez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ? Savez-vous qu’alors vous devenez vous-mêmes ces “fragments qu’il faut rassembler afin que rien ne soit perdu” ? Si le Christ s’est fait le pain rompu pour se donner à manger à nous tous qui étions dispersés, c’est afin qu’ensemble nous devenions ce corps unique, gardant l’unité de l’Esprit par le lien de la paix, et proposé aux hommes comme nourriture de vie éternelle selon la prodigieuse espérance dont nous sommes devenus les témoins.

C’est un avertissement que je vous donne de la part du Seigneur : n’allez pas vous imaginez que cette hostie vous soit donnée simplement pour votre satisfaction spirituelle personnelle, sans que cela vous engage à une vraie solidarité avec tous les autres qui auront communié, et à une fidélité qui ne peut exclure le don de sa vie jusqu’au sang à la suite du Christ. Cela vous remplit d’effroi ? Très bien. Mais n’ayez pas peur, croyez seulement à la grâce du Père très aimant de Jésus notre Seigneur, lui qui nous dit : je ne vous appelle plus serviteurs mais amis parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître.

Vous savez ce que vous allez faire ? C’est un conseil d’ami que je vous donne. Vous allez communier à celui qui nous a rendus dignes de lui dans sa miséricorde infinie.