Dimanche 6 août 2006 - Fête de la Transfiguration du Seigneur

« Je vous souhaite bien du plaisir ! »

Daniel 7,9-10.13-14 - Psaume 96 - 2 Pierre 1,16-19 - Marc 9,2-10
dimanche 6 août 2006.
 

« Je vous souhaite bien du plaisir ! » Comprenez : « Vous vous attendez peut-être à beaucoup de satisfaction, eh bien moi je vous prédis déboires et désagréments en série. » L’ironie du propos est bien faite, par exemple, pour doucher l’enthousiasme de qui vient d’entrer en possession d’une charge prestigieuse. C’est pourquoi il peut comporter aussi une pointe d’envie chez l’ironique qui, malgré les difficultés de l’affaire, ne l’aurait sans doute pas refusée si seulement elle lui avait été offerte.

Évidemment, Pierre ne saurait exprimer de telles intentions par les mots qu’il prononce sous le coup de la frayeur : « Rabbi, il est heureux que nous soyons ici... » Et pourtant. Il s’agit bien de la nomination de Jésus comme Christ et Fils de Dieu, et de la mission attachée à ce titre de Bien-aimé : les souffrances de la Passion et la mort sur la croix, sans omettre la résurrection bienheureuse et l’ascension dans la gloire. En effet, cet épisode de la Transfiguration se situe après la première annonce de la Passion et de la Résurrection par Jésus à ses disciples, et désormais il ne cessera de leur répéter que telle était bien la prophétie de l’Écriture, que représentent ici Moïse et Élie, “la Loi et les prophètes”.

Non seulement Pierre, comme tous les Apôtres, ne parvient pas à entendre cette annonce terrible et incroyable, mais encore, s’il l’entendait, il n’aurait sûrement pas le cœur d’envier le sort de son maître. C’est pourquoi l’évangéliste écrit “qu’il ne savait que dire”, alors même qu’il vient de prononcer une béatitude proprement prophétique. Car il sera l’un des premiers à suivre le Seigneur sur le chemin du “beau témoignage” de la croix, et tous les Apôtres le feront. Mais, pour cela, il faudra attendre Pâques et la Pentecôte. Aujourd’hui qu’ils nous ont donné l’exemple à la suite du Seigneur, saurons-nous désirer le même sort et la même gloire ?

Nous estimons habituellement qu’au prix de la croix la gloire n’est plus désirable. Nous préférons souhaiter bien du plaisir à ceux qui en prennent le chemin, en pensant que rien ne nous y oblige et que nous nous passerons volontiers de cet honneur. Mais nous oublions que chrétien veut dire Christ et qu’il n’est pas d’autre vocation pour nous que de souffrir et mourir avec lui pour vivre et régner en lui. Or, si nous avons laissé cette vérité s’estomper dans nos consciences, c’est aussi parce que nous avons oublié de contempler Jésus en sa transfiguration.

« Douce est la lumière, et c’est un plaisir pour les yeux que la vue du soleil » dit Qohélet, l’Ecclésiaste. Oui, la vie est bonne à vivre, malgré toutes les douleurs, et nous le sentons bien lorsque nous avons failli la perdre. Et la jouissance de celui qui est la Vie même ne serait pas une joie, malgré les épreuves du chemin à sa suite ? Lui qui est la Lumière née de la Lumière ne serait pas la présence la plus douce ? “En sa lumière nous voyons la lumière” dit le trait de l’évangile de la fête d’aujourd’hui : tous les plaisirs de la vie ne peuvent mieux se goûter qu’en sa compagnie.

Au-delà des plaisirs de la vie ordinaire, qui sont offerts plus purs, plus vifs et plus inattendus à ceux qui y ont renoncé à cause du Christ, il y a ceux que Dieu réserve à ses amis. La sainteté n’est-elle pas d’abord béatitude ? Ces mots évoquent souvent une vie de “mystique” faite d’expériences étranges et inquiétantes, un chemin incompréhensible et rébarbatif pour les gens simples et normaux. Pourtant, la sainteté est faite d’abord pour les gens simples, et elle est faite aussi pour les gens normaux. Elle doit inspirer le désir autant que l’étonnement.

Ne sommes-nous pas tous attirés par la connaissance de la vérité, surtout lorsqu’elle est cachée et difficile d’accès ? Les saints se régalent chaque jour de la parole de vérité qui leur est dispensée en abondance. N’avons-nous pas tous le goût de la vraie vertu, pour ce qu’elle nous vaut de prestige auprès des autres et pour ce qu’elle a de savoureux en elle-même ? Les saints sont sanctifiés merveilleusement, et leur vertu ainsi reçue comme grâce est délivrée, de surcroît, de tous les risques de l’orgueil et du mépris d’autrui. Ne cherchons-nous pas tous par-dessus tout l’amour en qui sont tous les délices ? Aux saints il est donné d’aimer sans limites, d’aimer chacun d’un amour sincère, libre et savoureux, et d’aimer Dieu à cœur perdu et retrouvé.

Bien sûr, le Christ qui nous est révélé en sa Transfiguration est celui qui marche vers sa Passion. Mais il est aussi celui qui goûte et manifeste d’avance la Résurrection et l’Ascension dans le ciel comme le grand bonheur pour lequel nous avons tous été faits.

C’est pourquoi Dieu qui nous appelle à écouter son Fils bien-aimé nous promet ainsi bien du plaisir.