Dimanche 17 septembre 2006 - Vingt-quatrième dimanche

Vous en connaissez sûrement, il y a des gens qui ont des idées arrêtées sur tout

Isaïe 50,5-9a - Psaume 114 - Jacques 2,14-18 - Marc 8,27-35
dimanche 17 septembre 2006.
 

Vous en connaissez sûrement, il y a des gens qui ont des idées arrêtées sur tout. C’est agaçant, n’est-ce pas, pour les autres. Surtout pour ceux qui, en plus, sont un peu jaloux parce qu’ils voudraient bien, eux aussi avoir des idées et de l’assurance. Il est vrai que cela procure beaucoup de satisfactions. Alors, qu’est-ce qui ne va pas avec les idées arrêtées sur tout ? D’abord, “sur tout” : est-ce bien raisonnable ? Qui peut se prétendre connaisseur généraliste ? Mais, plus encore, le problème est dans le fait que les idées soient “arrêtées”. Si cela veut dire simplement qu’elles ont été réfléchies jusqu’au bout, très bien, à la bonne heure. Mais si les idées sont “arrêtées” au point de ne plus vouloir bouger, alors là, il y a un vrai danger.

La sagesse populaire dit que seules les bornes ne changent pas. Comprenons bien cet adage. Il ne s’agit pas de se laisser retourner comme une coque de noix à la première risée contraire, mais de pouvoir progresser. Les idées vraiment solides et bien construites sont capables d’affronter l’épreuve du temps, avec ses nouveautés imprévues, sans se perdre : au contraire, elle vont se renforcer et s’affiner en avançant. C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à les pousser, les idées arrêtées, et même parfois sans trop de ménagement.

C’est ce qui arrive à Pierre dans l’évangile d’aujourd’hui. Quand il déclare à Jésus : « Tu es le Messie », il a parfaitement raison. Cette idée est tout à fait juste. Mais si elle se ramenait à une conviction qui ne veut plus avancer, elle deviendrait stérile et même dangereuse. Jésus entreprend donc de la pousser, sans ménagement, parce que ce n’est pas le moment de ménager. Il faut absolument que l’idée de Pierre avance, qu’il découvre quelle sorte de Messie inattendu sera Jésus, un Messie Serviteur souffrant, selon la prophétie du livre d’Isaïe. Le Maître annonce donc sa Passion : les souffrances, le rejet et la mort du Fils de l’homme. Et là, Pierre trouve que Jésus pousse un peu loin et, surtout, pas dans le bon sens.

C’est pourquoi il résiste de la façon la plus vive. Littéralement, dans le texte grec, il attrape son maître et se plante devant lui pour le reprendre : il veut l’arrêter, puisqu’il pense qu’il divague. Nous qui entendons cet évangile, quels que soient les torts de Pierre, nous pouvons être surpris de la violence de la réaction de Jésus. En plus, alors que l’Apôtre lui parlait “à part”, discrètement, il le réprimande en public. Et, pour comble, il le traite de “Satan” ! Quand même, est-ce qu’il n’exagère pas un peu ?

En réalité, pas du tout. Cette appellation n’est pas exagérée : elle convient exactement ici. Pour le comprendre il faut voir comment ce passage, non seulement annonce la Passion de Jésus, mais la préfigure. Et c’est Pierre qui joue le rôle de tous les adversaires du Seigneur dans cette préfiguration ! Il veut prendre l’initiative d’arrêter Jésus, comme Judas prendra la tête de ceux qui viendront l’arrêter au Jardin des Oliviers. Il le prend à part, comme les chefs des prêtres le jugeront en secret, nuitamment, à l’insu et à l’écart de la foule dont ils craignent qu’elle prenne son parti. Et même, en disant à Jésus : « Tu es le Messie », il fait écho d’avance à la question décisive du grand prêtre : « Es-tu le Messie ? », à la suite de laquelle il sera condamné. Enfin, vous savez que c’est justement sous l’accusation de se prétendre Messie et “Roi des juifs” que Jésus sera livré aux Romains et exécuté par eux. Voilà pourquoi le Seigneur dit à Pierre que ses pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. Même si, au départ, elle était bien inspirée, l’idée de Pierre, en se faisant une idée arrêtée, est devenue ambiguë et terriblement dangereuse.

C’est impressionnant et bien triste, n’est-ce pas, de voir le grand Apôtre dans ce rôle et dans cette situation. Mais portons notre attention sur la parole de Jésus, et particulièrement sur les mots : « Passe derrière moi ! » Bien sûr, nous avons compris qu’ils signifient d’abord : « Ôte-toi de mon chemin, cesse d’être un obstacle sur ma route en t’opposant au dessein de Dieu, ne joue pas ainsi la partie du diable ! » Pourtant, au-delà de la réprimande sévère, et nécessaire, cette parole comporte aussi une exhortation positive et une invitation pleine de miséricorde : « Suis-moi donc, dit le bon Maître, deviens réellement disciple, sois celui qui va où je vais pour la seule raison que je t’y appelle ; fais-moi confiance résolument et sans conditions. Alors, tu “passeras” toi aussi, comme moi je passe de ce monde à mon Père dans le mystère de ma mort et de ma résurrection, dans le mystère de ma Pâque. » Car, et souvent nous n’y faisons pas assez attention, Jésus vient d’annoncer sa Passion, mais aussi sa Résurrection trois jours après.

Nous qui connaissons la suite de l’histoire, nous savons que, fort heureusement, une fois revenu Pierre suivra effectivement Jésus sur la voie étroite et difficile, jusqu’au martyre, et au martyre de la croix. Non seulement Pierre, mais tous les Apôtres, selon la tradition, ont suivi le Seigneur de cette manière. Et les autres disciples ? Les fidèles ordinaires comme vous et moi, qu’en est-il pour nous ? À vrai dire, il en va fondamentalement de même pour quiconque porte le nom de chrétien et veut s’en montrer digne. Aucun de nous ne peut passer de ce monde au Père autrement qu’à la suite de Jésus et comme lui. Autrement dit, la Passion est pour chacun de nous, d’une façon ou d’une autre.

Elle est effrayante, n’est-ce pas, cette perspective ? On a beau l’avoir entendu cent fois, si l’on prend la chose au sérieux cela reste terrifiant. En effet, tout ce qu’on peut en dire d’avance reste théorique, et donc pas grand-chose à côté de ce que ce sera quand l’heure viendra pour nous d’éprouver vraiment la Passion du Seigneur dans notre chair. Et si quelqu’un la vit ou l’a déjà vécue dans une certaine mesure, il ne sait pas pour autant ce qui pourra lui en être révélé encore dans le mouvement ultérieur de sa vocation chrétienne. Il en connaît quelque chose, mais il n’a pas fini de la découvrir. Qui donc pourrait arrêter son idée de la Passion du Christ ?

C’est pourquoi l’espérance est toujours nécessaire. La foi sans l’espérance est “une foi qui ne sauve pas”, comme nous l’explique saint Jacques. C’est la connaissance sans amour de Satan, le cri de rage des démons qui redoutent le Christ, qui le craignent et tremblent devant lui. L’espérance, c’est la confiance inconditionnelle qui nous fait suivre Jésus jusqu’à la croix pour avoir part à sa gloire. Et si nous sommes porteurs d’une telle espérance, c’est que nous connaissons déjà quelque chose de Jésus, de lui et de sa Passion, et donc de sa Résurrection. Qui donc est Jésus pour nous ? Pour nous, il est le Christ, le Messie d’Israël et le propre Fils de Dieu, Sauveur des hommes. Très bien : voilà une idée solide, bien formée et bien fondée. Pourtant, prenons garde de nous y arrêter, par peur ou par satisfaction mal placée. Car nous n’avons pas fini de découvrir à quel point notre foi est vraie, si seulement nous la laissons porter des fruits de charité mûris au soleil de l’espérance.