Dimanche 8 octobre 2006 - Vingt-septième dimanche

On ne se trompe pas exprès

Genèse 2,18-24 - Psaume 127 - Hébreux 2,9-11 - Marc 10,2-16
dimanche 8 octobre 2006.
 

On ne se trompe pas exprès. Sinon, ce n’est pas se tromper, puisque c’est exprès. En revanche, il faut le faire exprès pour ne pas se tromper. Que sais-je que je n’aie appris ? Or, l’apprentissage nécessite beaucoup de patience et d’efforts. En effet, c’est en se trompant qu’on apprend, mais seulement si l’on accepte avec docilité de se laisser corriger. Les enfants en savent quelque chose, et leurs parents aussi ! Si, en plus, il s’agit d’un enfant handicapé, il faudra dix fois plus d’efforts et de patience pour obtenir des résultats que les autres atteignent aisément et sans y penser. Mais quelle récompense ! Il y a tellement de joie et d’amour dans ces peines et ces résultats-là ! Et la révélation d’une telle grandeur d’humanité ! Peut-être, diront certains, mais cela se passe ainsi dans combien de cas sur cent ?

Des statistiques, on en fait aussi pour les mariages : est-ce que la moitié seulement réussissent ? Alors, peut-on y croire encore ? Un mariage, c’est comme un enfant : c’est une vie nouvelle qui doit apprendre à vivre. On ne se trompe pas exprès, mais il faut apprendre à ne pas se tromper. Certains sont plus ou moins handicapés au départ. Pourtant, ce ne sont pas ceux qui donneront le moins de joie et d’amour, pourvu qu’on s’y consacre de tout son cœur avec une foi inébranlable en la vie. Mais, voilà, une telle foi est rare.

Notre vie est ainsi suspendue entre, d’une part, la révélation de la merveille qu’est l’homme, malgré ce qui le dégrade et le contrarie, dans les efforts magnifiquement récompensés par la joie et l’amour, et d’autre part l’expérience douloureuse des échecs tristement programmés ou terriblement inattendus. Restera-t-elle en suspens indéfiniment, ou bien arrivera-t-il un jour...

« Un jour » : c’est ainsi que vous avez entendu commencer l’évangile d’aujourd’hui. « Un jour des pharisiens abordèrent Jésus... » Mais ce “Un jour“ n’est pas dans le texte : c’est un “incipit” introduit par la traduction liturgique à la place de la transition avec le passage que nous avons entendu dimanche dernier. Curieuse idée, en vérité, de remplacer une indication narrative précise par cet indéfini. Sans doute l’auteur de cette fâcheuse substitution a-t-il été inspiré par cet autre passage d’un autre évangile : « Un jour, quelque part, Jésus était en prière. » C’est ainsi, en effet, que saint Luc introduit l’enseignement du Notre Père par le Seigneur à ses disciples.

Mais saint Marc, lui, introduit notre passage d’aujourd’hui de la façon suivante, littéralement : « Et se levant de là il va à la frontière de la Judée et au-delà du Jourdain, et de nouveau des foules passent avec lui et, selon son habitude, de nouveau il les enseigne. » Bien sûr, la précision de ce texte géographiquement flou ne se discerne que lorsqu’on le décode : Jésus est en marche vers Jérusalem où, selon ce qu’il vient d’annoncer à deux reprises, il va souffrir sa passion et ressusciter. Le passage du Jourdain signifie la Pâque du Seigneur, et le pluriel “des foules”, unique dans tout l’évangile de saint Marc (qui emploie en revanche trente-six fois le singulier “une foule”) confirme qu’il s’agit d’avance du temps où Jésus “se sera levé” d’entre les morts, et où la prédication apostolique apportera son enseignement “aux foules” des nations de la terre. Autrement dit, Jésus parle ici du point de vue de sa Pâque accomplie : lorsque son sang répandu aura racheté le monde et que le Père tout-puissant aura couronné son sacrifice en le ressuscitant et en l’élevant à sa droite.

Jésus parle du “commencement de la création”, c’est-à-dire de l’œuvre originelle de Dieu qui “les fit homme et femme à son image”. Mais cette merveilleuse créature est tombée au pouvoir de celui qui est trompeur exprès, depuis l’origine, en sorte que son cœur s’est endurci. Jésus ne dit pas que cet endurcissement a effacé la bonté première de la création, au contraire. Mais elle en est handicapée ! C’est bien parce qu’il fallait la sauver, l’arracher à ce suspens entre terre et enfer dans lequel elle gémissait, qu’il a donné sa vie sur la croix.

C’est ainsi que dans la résurrection du Christ s’accomplit la nouvelle création qui restaure la première plus merveilleusement encore. C’est pourquoi nous avons, par deux fois dans l’introduction du passage, la mention : “de nouveau”. C’est aussi pourquoi, à celui qui vient d’être baptisé, l’Église dit : « Tu es une création nouvelle, tu as revêtu le Christ ! » Cette nouvelle création n’est autre que le Royaume dans lequel il s’agit d’entrer à la manière d’un enfant, c’est-à-dire en accueillant la nouvelle vie comme on accueille la première, comme un don parfaitement gratuit dont on redemande à la grande joie du donateur. Faut-il s’étonner que la vie nouvelle ressemble à la première ? Non certes, puisqu’un seul et même Dieu Père donne l’une et l’autre. La vie nouvelle aussi doit apprendre à vivre avec patience et docilité. Il suffit de le demander avec foi à notre Père qui est aux cieux, comme nous l’avons appris du Sauveur, et de consentir les efforts de conversion nécessaires. Car il n’a pas trompé son Fils, celui qui nous l’a donné pour qu’il devienne le premier-né d’une multitude de frères.

Quant à nous, si nous nous trompons, si nous péchons, laissons-nous pardonner et corriger avec foi et reconnaissance : nous serons magnifiquement récompensés dès maintenant et, un jour, il n’y aura plus que l’Amour.