Dimanche 15 octobre 2006 - Vingt-huitième dimanche ou, à 11h, messe de la Dédicace (Fête paroissiale)

Quel original !

Sagesse 7,7-11 (ou Ézéchiel 47,1-12) - Psaume 89 (ou 45) - Hébreux 4,12-13 (ou 1 Corinthiens 3,9-17 - Marc 10,17-30
dimanche 15 octobre 2006.
 

Quel original ! L’appréciation est plutôt favorable, quoique mitigée. On choisit de sourire avec indulgence à une fantaisie sans doute un peu débordante, mais aussi amusante et intéressante. Plus sérieusement, on dira d’un auteur qu’il est original s’il apporte du nouveau, et c’est bien ce qui fait l’essentiel de sa valeur, de son “génie”. Le génie, c’est l’excellence de l’originalité. Sans aller jusque-là, l’originalité est une qualité plus ou moins nécessaire pour un homme politique ou pour un dirigeant d’entreprise, car l’innovation est indispensable aujourd’hui plus que jamais dans un monde qui ne cesse de changer. En revanche, si le décalage devient gênant et si la provocation se fait désagréable, on parlera plutôt de quelqu’un de spécial, avec une connotation nettement péjorative : on dirait presque asocial.

Deux impératifs contradictoires portent ainsi sur les personnes, en particulier sur les enfants pour leur éducation : d’un côté il s’agit de développer une personnalité originale pour plaire, intéresser et contribuer utilement. De l’autre il faut se conformer aux normes et aux usages du groupe pour ne pas le perturber. Autrement dit : « Sois toi-même et fais comme tout le monde ! » Ce n’est guère conciliable.

L’Église passe communément pour ne pratiquer que le second impératif : elle serait un moule de contrainte, d’embrigadement et d’endoctrinement voué à faire des fidèles une masse docile de zombies hébétés. Vous n’en avez pas trop l’air. Si vous êtes un troupeau, je le trouverais plutôt caprin, pour ne pas dire parfois capricieux. Mais je ne me plains pas.

Allons, il y a quelque chose de vrai dans l’idée commune : que nous formions en quelque sorte un troupeau, que nous devions nous montrer dociles, et même que l’Église en un sens soit un moule. J’y reviendrai dans un instant. Mais d’abord je voudrais souligner que le contraire est au moins aussi vrai.

Pour être chrétien aujourd’hui dans notre société, ne faut-il pas être sacrément original ? Et je peux vous dire que c’était déjà le cas à mon époque : dans ma jeunesse, et même dans mon enfance, croire pour de bon au Christ Jésus et vouloir s’attacher à lui, c’était une aventure personnelle, pour ne pas dire individuelle ou même solitaire.

L’homme riche de notre évangile d’aujourd’hui semble un aventurier de cette espèce. Il se jette à la tête de Jésus avec une ardeur qui nous paraît, à nous, de très bon aloi. Et pourtant Jésus n’aime pas ça, visiblement. Il le rabroue au sujet de l’appellation “bon maître”, qui semblait plutôt aimable, et le renvoie aussitôt aux commandements en mettant en tête les interdits du meurtre et de l’adultère, ce qui implique qu’il omet les premiers commandements (la “première table”) et fait glisser à la fin l’obligation d’honorer père et mère. Non seulement c’est peu amène, mais cela ressemble fort à de l’hostilité. D’ailleurs, un peu plus loin Jésus “se met à l’aimer” : ce n’était donc pas encore le cas auparavant.

Pour comprendre cette attitude de Jésus qui a de quoi nous étonner profondément, il faut aller plus loin encore. Vous avez entendu, juste avant « Honore ton père et ta mère » : « Ne fais de tort à personne ». Or, ce précepte ne figure pas dans l’Écriture. Le verbe traduit par “faire du tort” signifie littéralement en grec “dépouiller”. En somme, ce précepte rassemble les quatre interdits : ne tue pas, ne trompe pas, ne vole pas, ne mens pas. C’est pourquoi, étant donné la question de départ de l’homme qui veut obtenir “en héritage” la vie éternelle, on peut voir dans cette parole de Jésus, mise en évidence par son caractère inattendu même, une grave mise en garde, sinon une accusation, comme si l’homme avait l’intention de s’emparer de l’héritage par une action coupable de ces quatre façons.

Rappelez-vous : Jésus est en route vers Jérusalem, c’est-à-dire vers sa passion, et il est même presque arrivé. Ce sont justement des chefs de son peuple, champions d’observance des commandements, qui vont le livrer aux Romains pour qu’il soit crucifié, agissant ainsi comme des meurtriers infidèles et menteurs, tout cela pour “s’emparer de l’héritage”, comme il est dit dans une parabole.

C’est pourquoi Jésus met l’homme en garde : pour recevoir la vie, il n’y a pas d’autre moyen que lui, car il est l’héritage, puisqu’il est le Fils de Dieu. Et pour le recevoir, il n’y a pas d’autre solution que de le suivre sur le chemin de la passion.

L’homme a compris : plus que de tout donner économiquement (d’ailleurs, on apprend à la fin que celui qui a tout abandonné recevra le centuple dès cette vie !), il s’agit de se donner soi-même. Il est intelligent, il en a donné la preuve en répondant à Jésus : « Tout cela je l’ai fait depuis ma jeunesse. » En effet, c’était une façon de reconnaître que sa propre justice, acquise par une conduite morale irréprochable, ne pouvait satisfaire son désir profond. Il a montré ainsi une faille dans sa cuirasse de juste, une faille par où peut l’atteindre l’amour de Dieu. Quand l’évangéliste dit que Jésus commença à l’aimer, il faut comprendre que c’est l’homme qui, en cet instant, a commencé à se laisser aimer.

Pourtant, il flanche devant la passion. Ce n’est pas étonnant : il n’est pas le premier. En fait, ce don absolu de soi-même est impossible à l’homme, il n’est possible qu’à Dieu. C’est pourquoi seul Jésus, le Fils de Dieu, peut aller jusque-là, lui qui, “étant de condition divine n’a pas retenu le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est anéanti”. Pourtant, depuis que Jésus l’a fait, depuis qu’il est mort et ressuscité, tout a changé pour nous.

Notre église est en forme de croix, l’aviez-vous jamais remarqué ? Une croix belle et bien ornée car elle est glorieuse. L’église, nous la recevons d’en haut, comme une anticipation de la Jérusalem céleste. Comme un sceau du don de Dieu, comme un moule qui nous conforme, nous tous rassemblés, à l’unique Fils de Dieu. C’est un don que nous n’avons pas mérité, comme un enfant n’a pas mérité la vie qui lui vient de ses parents, et donc pas non plus l’héritage qui lui revient en raison de sa filiation. Notre héritage, en vertu de notre baptême, est celui du Fils éternel, puisque nous sommes devenus fils en lui.

Tout cela est le don que nous ne pouvons recevoir que comme des enfants, dans une parfaite docilité. Et c’est à la suite de ce don que nous devenons capables de développer chacun une personnalité unique et précieuse aux yeux de Dieu, et d’accomplir les grandes œuvres qui nous sont données par la puissance de l’Esprit Saint. Nous portons du fruit comme Jésus qui, parce qu’il était le Fils, a accompli sa mission reçue du Père. Ensemble, nous devenons ce temple nouveau chanté par le prophète Ézéchiel, qui répand à flots la vie et la guérison par toute la terre. Nous devenons la source d’un fleuve de grâces pour le monde parce que nous sommes fils du Père “qui seul est bon”, qui est l’origine de tout bien.

Ainsi, nous n’avons pas à choisir entre l’originalité et la convention sociale : c’est en nous faisant petits et tout dépendants du Père, en entrant avec docilité dans le troupeau de Dieu par le baptême qui nous conforme à l’unique Jésus Christ, que nous recevons notre vie chrétienne absolument nouvelle et unique selon le mystère imprévisible de la grâce particulière donnée à chacun.

Non, l’Église ne nous écrase pas, au contraire ! Voyez comment la Vierge Marie, l’Immaculée, s’émerveille de Dieu et d’elle-même dans son cantique d’action de grâce. Avec elle, nous reconnaissons le Père de Jésus Christ comme le parfait “Original” qui, de toute éternité, engendre le Fils semblable à lui, et qui nous recrée en lui en nous sauvant du péché et de la mort. Avec elle nous reprenons le verset du Psaume que la liturgie nous donne comme antienne d’ouverture de cette messe de la Dédicace (Ps 67,36) : « Dieu est l’Adorable dans son temple saint. C’est lui, le Dieu d’Israël, qui donne à son peuple force et puissance. Béni soit Dieu ! »