Dimanche 22 octobre 2006 - Vingt-neuvième dimanche

Certains candidats jouent déjà le coup d’après, paraît-il

Isaïe 53,10-11 - Psaume 32 - Hébreux 4,14-16 - Marc 10,35-45
dimanche 22 octobre 2006.
 

Certains candidats jouent déjà le coup d’après, paraît-il. Estimant faibles leurs chances de l’emporter dans la sélection en cours, ils pensent par ailleurs que la personne qui leur sera probablement préférée risque fort de s’effondrer par la suite : alors leur tour pourrait revenir. C’est pourquoi, tandis qu’ils disputent une épreuve qui semble perdue d’avance pour eux, ils gardent cette éventualité en tête, et c’est elle qu’ils s’occupent surtout de préparer. En outre, se disent-ils, on ne sait jamais : une surprise peut toujours arriver. Aux échecs, il faut essayer de voir un coup plus loin que son adversaire, et envisager toutes les possibilités. Les hommes politiques sont de très forts joueurs d’échecs dans leur genre, même ceux qui passent pour des idiots.

Les Apôtres passent souvent pour des idiots : ils ne comprennent rien, dit-on. C’est vrai que, dans l’évangile, ils paraissent souvent dépassés. Encore aujourd’hui : Jésus vient d’annoncer sa passion pour la troisième fois, avec force détails, et eux parlent de bonnes places à partager dans sa gloire ! Ne sont-ils pas complètement hors sujet ? En fait, non : Jésus est le Messie, il a donc pour mission de restaurer la royauté en Israël, c’est-à-dire la gloire. En somme, la question sous-jacente à la demande de Jacques et Jean est : « Comment cet événement de souffrance et de mort s’inscrit-il dans le programme de ta messianité ? » Quant à la résurrection des morts, ils ne comprennent toujours pas ce que cela veut dire. Ils ne peuvent donc imaginer de quelle manière elle signifierait la victoire sur les ennemis d’Israël.

De plus, les places après la victoire sont toujours en rapport avec les positions pendant le combat. Ainsi, par exemple, Alexandre le Grand a-t-il réparti son empire entre ses principaux officiers, ceux qui l’avaient servi en premier pendant ses campagnes. Cela vaut aussi dans l’autre sens : promettre les places d’honneur aux fils de Zébédée, c’est du coup leur accorder un rôle de premiers lieutenants dans la situation actuelle. En outre, si Jacques et Jean obtiennent d’encadrer Jésus, il pourront aussi le contrôler, voire infléchir sa résolution qu’ils n’admettent toujours pas. Enfin, à supposer que le Maître vienne à disparaître ou s’effondrer, ils se placent d’avance pour prendre sa succession à la tête du mouvement. En somme, ils jouent déjà le coup d’après avec audace et habileté.

C’est pourquoi Jésus prend leur démarche au sérieux. Il ne s’offusque pas du manque de confiance et de docilité qu’elle implique. Il ne les rabroue pas, comme dans d’autres occasion où c’était apparemment nécessaire. Et même, il répond à la question sous-jacente sur le rapport entre la passion annoncée et la mission du Messie : « Le Fils de l’homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude. » Ce mot de l’évangile a donné lieu à toute une littérature plus ou moins bien inspirée. Toujours est-il que le terme de “rançon” implique que Jésus paye, par sa souffrance et sa mort, le prix de notre libération. Voilà l’œuvre de l’amour de Dieu.

Oui, la mission du Messie est de libérer Israël afin d’y restaurer la royauté du Seigneur. Mais l’occupant qu’il faut vaincre, ce ne sont pas les légions romaines : c’est l’ennemi bien pire et universel qui se nomme démon et Satan. Ainsi nous devons comprendre que, sur la croix, il se passe quelque chose qui nous dépasse. Là, Jésus, notre frère en humanité, remporte la victoire sur le Mauvais qui tenait le monde en son pouvoir ; et c’est en vertu de sa divinité qu’il obtient ce succès. N’essayons pas d’expliquer ce drame métaphysique qui reste pour nous inadmissible comme il l’était pour les Apôtres, accueillons-le seulement dans la foi, comme eux-mêmes l’ont accueilli après Pâques. En effet, la preuve et le fruit de la victoire du Christ, c’est que nous puissions y croire, et ainsi le suivre sur le même chemin de passion et de résurrection, de service et de gloire, par la puissance de l’Esprit Saint.

Frères, n’oubliez pas que vous êtes candidats au Royaume des cieux. Vous ne pouvez pas vous contenter de rechercher, comme les hommes qui n’ont pas d’espérance, les satisfactions d’ici-bas. Satisfactions qui, d’ailleurs, sont données par surcroît à ceux qui y renoncent, ainsi que Jésus l’a promis à Pierre un peu auparavant dans l’évangile. Vous devez combattre l’ennemi invisible dans votre vie avec l’autorité même du Seigneur qui chasse les esprits mauvais. Vous devez vous aider les uns les autres dans ce combat, chacun selon la charge et le pouvoir qu’il a reçus, sans rechercher de récompense en ce monde. Jouez donc le coup d’après !

Vous qui croyez au Christ sauveur par sa passion et sa résurrection et qui vivez en conséquence, vous passez parfois pour des abrutis aux yeux des hommes. Pourtant, c’est vous qui avez l’intelligence de Dieu. Rappelez-vous que Jésus fut traité et raillé comme un insensé et un malfaiteur, comme un vaurien et un blasphémateur, lui, le Fils de Dieu ! Priez donc pour ceux qui vous méprisent par ignorance du mystère de leur propre vocation : Jésus est mort aussi pour eux, ils sont donc eux aussi candidats au royaume des cieux, même s’il nous reste à le leur révéler pour la gloire de Dieu.