Dimanche 19 novembre 2006 - Trente-troisième dimanche

Ça, ça ne passe pas !

Daniel 12,1-3 - Psaume 15 - Hébreux 10,11 à 14,18 - Marc 13,24-32
dimanche 19 novembre 2006.
 

La vie est criblée de piqûres plus ou moins désagréables : des mots, des gestes, des mensonges, des manquements, de petites trahisons entre amis et autres avanies. Parfois c’est dur à avaler. On râle, et puis l’on se dit : « Allez !, pas de susceptibilité ; mets ton amour-propre dans ta poche et ton mouchoir par-dessus ; il faut avancer, dépasser ce mauvais moment ; sinon la vie n’est plus possible. » Pourtant, il arrive justement que l’on pense : Non ! Ce n’est pas possible ! On ne peut pas laisser passer ça. En effet, l’impensable s’est produit et la révolte est totale. « Pourquoi ? », se demande-t-on avec douleur. On veut une réponse, sinon l’on ne bougera pas d’un pouce. Et : « Quand ? » Quand justice sera-t-elle faite ? On se plante là, au milieu du temps, arrêté dans le courant de ce qui semble aux jours paisibles un fleuve tranquille. Et, forcément, cela provoque des remous, des tourbillons : le temps se trouble, le passé remonte, l’avenir se précipite et le présent s’affole.

C’est cela, ce que nous entendons aujourd’hui dans l’évangile, comme dans la première lecture, “l’Apocalypse”, le genre apocalyptique. Le livre de Daniel est écrit à l’époque de la grande persécution d’Antiochus IV “Épiphane”, dans les années 175 à 164 avant Jésus Christ. Ce qui arrive alors est absolument insupportable : l’incroyable profanation du Temple de Jérusalem jusque dans son Saint des Saints, et le sort des juifs fidèles à la Loi qui sont arrêtés, torturés et mis à mort. Et le Ciel qui reste muet devant ces horreurs inouïes ! Non, ça ne passe pas, dit le peuple de Dieu : Pourquoi cela, et quand justice sera-t-elle faite ? Alors la Parole de Dieu lui répond, par le prophète Daniel : « La cause de ces terribles épreuves, c’est l’Ennemi des origines, menteur et homicide depuis le commencement, qui se déchaîne justement parce qu’il sait que le temps lui est compté. Et, donc, le dénouement est proche, si proche qu’à la question “Quand ?”, la réponse est : « Bientôt ! »

Le passage d’évangile que nous avons entendu fait partie de ce qu’on appelle “la petite Apocalypse”, ou encore “l’Apocalypse synoptique” (avec ses parallèles en Matthieu et Luc). Les événements catastrophiques qu’il évoque avec ses images tirées des prophètes de l’Ancien Testament sont multiples : la persécution d’Antiochus, bien sûr, mais aussi la chute du premier Temple, en 587, et celle du second, en 70 ; et sa portée prophétique va bien au-delà : elle englobe la terrible répression d’Hadrien, en 135 et tant d’autres épreuves vécues par le peuple de la Première Alliance jusqu’à la Shoah, l’extermination planifiée des juifs par les nazis au 20e siècle. Mais, par-dessus tout, ce passage prophétise la mort de Jésus lui-même, l’événement le plus effroyable qui soit survenu pour Israël et pour l’humanité entière : le Fils de Dieu traité comme un bandit qu’on insulte, condamne, torture et tue. La fin du monde, en vérité ! Or, la croix du Christ se dresse aussi pour toutes les injustices connues et inconnues de tous les temps. Là où les bourreaux croient pouvoir cacher leurs crimes à jamais, et même lorsque les siècles ont écrasé les victimes comme des tombereaux de terre déversés sur les vies innocentes qu’ils ont massacrées, cet étendard dressé dit à la face du ciel : Non !, Cela ne passe pas ! Le sacrifice de Jésus Christ est apocalyptique : il dévoile l’injustice du monde au moment même où il révèle le salut de Dieu. Il porte devant Dieu toute injustice en faisant droit à chacune, car chacune est unique et crie absolument à sa manière ; et parmi toutes les injustices, celles qui crucifient les fils d’Israël pour le seul motif qu’ils le sont crient d’une façon unique.

Au livre de l’Exode, au chapitre 34, Dieu dit à Moïse une parole unique dans l’Écriture, seulement répétée au livre de Nombres : « Le Seigneur, le Seigneur, Dieu plein d’amour et de miséricorde... qui supporte la faute, la révolte et le péché, mais sans rien laisser passer... » : voilà ce qui s’accomplit à la croix ! Voilà aussi ce que nous célébrons dans l’Eucharistie. Nous ne répétons pas le sacrifice du Christ - vous avez entendu l’épître aux Hébreux - mais nous en faisons anamnèse en sorte que Dieu réalise la présence salvifique de cet unique sacrifice à notre temps. Ainsi, nous sommes aussi rendus présents à tous les temps, depuis la création jusqu’à la venue du Seigneur en gloire, dans la communion avec tous les saints qui sont en Dieu. C’est pourquoi le sacrifice de Jésus ne nous atteint pas ici en forme sanglante, comme il a été offert, mais sur un autel qui se fait table du repas familial, où il se donne en nourriture merveilleuse de vie éternelle. Tel est aussi le sens de la parabole du figuier qui symbolise l’arbre de la croix devenu pour nous Arbre de vie.

Car, comme le prophétisait le Psaume 15, Dieu n’a pas abandonné son ami à la mort. En le ressuscitant il nous a ouvert le ciel. Et c’est à nous maintenant de faire rayonner sur le monde l’annonce et la réalisation de la justice de la Croix. Nous ne pouvons être de ceux qui disent : « Soyons philosophes : les horreurs, il en arrive toujours, et, tous, nous mourrons. Oublions tout cela pour mieux vivre la suite ! » Nous ne pouvons pas non plus nous contenter de nous planter au milieu de l’histoire comme de vivants reproches dressés contre le ciel. Nous qui communions à cet autel et à cette table, nous devons annoncer par l’ardeur et le labeur de notre vie même, avec la force de nos bras et le feu de nos cœurs, le salut de Dieu déjà accompli en Jésus Christ.

En effet, l’Amour de Dieu plus fort que la mort a déjà eu le dernier mot : seul, il ne passera jamais.