Vendredi 8 décembre 2006 - Immaculée Conception de la Vierge Marie

La femme-objet a fait son temps

Genèse 3,9-15.20 - Psaume 97 - Éphésiens 1,3-6.11-12 - Luc 1,26-38
samedi 9 décembre 2006.
 

La femme-objet a fait son temps, ne croyez-vous pas ? L’expression “femme-objet” me paraît assez datée. Elle correspond à un certain climat de protestation féministe du 20e siècle. D’ailleurs, le Petit Robert l’illustre d’une citation de René Fallet, auteur populiste et truculent (1927-1983) : « L’amazone du féminisme, vaincue, tombait à deux genoux en parfaite femme-objet ». Comme c’est curieux. Tomber à genoux, c’est l’attitude de l’adoration, non ? Or, c’est l’homme qui adore l’idole, non l’inverse. L’idole est l’objet qu’il a façonné et orné pour se le présenter à lui-même dans sa beauté fascinante et redoutable, symbole de pouvoirs mystérieux aussi désirables que dangereux. C’est une projection de lui-même en laquelle il s’admire et se tyrannise.

Quand vous entendez que l’homme appela sa femme Ève « c’est-à-dire : “La Vivante” », vous trouvez cela plutôt sympathique. En fait, le rapprochement de mots en hébreu est pour le moins approximatif : Ève se dit “Havva” et la vie “Hayyah” (avec un H initial guttural dans les deux cas). “Havvah” signife “campement”. C’est la traduction liturgique qui ajoute “La Vivante” comme équivalent du nom d’Ève. Le texte biblique se contente de suggérer que l’homme veut aussi ce rapprochement en nommant sa femme Ève. Mais la question se pose : est-ce vraiment une bonne idée ?

Remarquons d’abord que l’homme avait déjà donné un nom à sa compagne dans l’enthousiasme de la première rencontre, lorsque Dieu la lui avait présentée à son réveil après l’opération : « Celle-ci s’appellera femme (Isha) parce qu’elle a été tirée de l’homme (Ish) ». C’était avant la chute, avant la désobéissance de ladite femme et de son mari avec elle. Ici, nous sommes juste après la faute et la révélation de ses conséquences par Dieu. Nous assistons donc à la première décision de l’homme dans sa condition déchue. Cela devrait nous alerter.

En réalité, dans l’intention de l’homme se manifeste l’idolâtrie, conséquence de la perte de confiance en Dieu qui vient vicier le coeur même de l’humanité, c’est-à-dire la relation amoureuse entre l’homme et la femme. En effet, “le Vivant” est un nom propre de Dieu, et c’est lui seul la Source de toute vie. L’homme créé homme et femme à l’image de Dieu reçoit le pouvoir merveilleux de procréer la vie humaine, pouvoir qui l’identifie le plus à son Créateur. C’est pourquoi la séparation de Dieu opérée par le premier péché va se traduire en premier lieu par une idolâtrie mutuelle, chacun se mettant à “adorer” l’autre dans sa puissance de géniteur tout en voulant s’en emparer. C’est le sens de ce qui est dit au serpent, littéralement en hébreu : « Je mettrai l’hostilité entre toi et la femme, entre ta semence et sa semence, il te visera la tête et toi tu lui viseras le talon ».

Telle est la terrible subtilité du péché qui vient se glisser en nous au lieu du meilleur de nous-mêmes : quand l’un “adore” l’autre, il tend à le réduire au rang d’objet, idole de son désir dont il attend toute satisfaction, et par là même il s’établit à la fois comme esclave et comme tyran de l’autre. Le lien où l’amour promettait le bonheur devient, dans le péché, une chaîne de fer que chacun serre désespérément de plus en plus fort, croyant mieux tenir l’autre alors qu’il le torture en s’enferrant lui-même.

Pour libérer les corps et les âmes de cette malédiction du couple originel déchu, il suffirait que l’un et l’autre se reconnaissent à nouveau une seule chair dans l’enthousiasme de l’homme au premier jour, et qu’ils adorent ensemble Dieu et lui seul, leur Créateur dont l’amour les conduit à s’aimer d’une façon digne de lui. Car c’est à cela que Dieu nous avait destiné avant le commencement, avant que la Création ne connût le malheur par la malignité de l’Ennemi.

Mais il ne nous a pas abandonné, il n’a pas oublié son projet de bonheur pour nous, il l’a même merveilleusement réalisé par la grâce de son Fils Jésus. Et déjà Marie conçue sans péché n’adore, comme l’Ange, que Dieu seul. Elle est donc parfaitement libre pour accomplir sa volonté, ce qui, quelles que soient les épreuves et les difficultés qui l’attendent, fera son bonheur. Cette liberté de la Bienheureuse éclate dans sa réponse : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. » Depuis ce jour, si l’on peut dire, la femme-objet a fait son temps : le temps du péché est révolu, sa défaite est certaine, et voici pour nous le temps du salut, le temps de devenir saints comme Dieu lui-même est saint.

Si nous croyons en Jésus Christ Fils de Dieu et Fils de la Vierge Marie, si l’homme et la femme renoncent à s’idolâtrer mutuellement, s’ils adorent Dieu ensemble, alors le péché a fait son temps. Et désormais nous sommes libres de nous aimer de l’amour même de Dieu