Dimanche 10 décembre 2006 - 2e dimanche de l’Avent C

Quel chantier ! Mais qu’est-ce qui se prépare ici ?

Baruc 5,1-9 - Psaume 125 - Philippiens 1,4-11 - Luc 3,1-6
dimanche 10 décembre 2006.
 

« Quel chantier ! » est une expression plus convenable que d’autres pour s’étonner d’un grand désordre. Et puis, surtout, elle comporte une note positive : l’idée d’un projet, du dynamisme d’une construction et de la perspective d’une réalisation. De ce point de vue, l’encombrement apparent d’un chantier peut se justifier par les travaux en cours et ce qu’ils nécessitent d’outils, de machines et de matériaux divers, sans compter l’équipement et le train ordinaire des ouvriers.

En principe, l’aboutissement d’un chantier est la “bonne fin” des travaux. Bien sûr, il peut souffrir de retards et d’imperfections. Mais, en général, tout le monde a lieu de se réjouir lorsqu’on commence à “en voir le bout”. Pourtant, parfois, l’issue n’est pas heureuse. Pour telle ou telle raison, le chantier est un jour abandonné sans retour. Alors il tombe en ruine sans avoir jamais connu l’achèvement et son désordre s’aggrave irrémédiablement d’une dégradation lente et lamentable.

Autre situation lamentable, celle des candidats à une épreuve trop difficile qui voient venir avec terreur le moment de devoir remettre une feuille qu’il n’ont pas même pu commencer à remplir. Que faire quand retentit la cloche des cinq dernières minutes et qu’il n’est plus possible d’échapper à la copie blanche ? Peut-être simplement calligraphier son nom et l’énoncé du sujet sur une page bien propre, dans l’espoir que le correcteur aura pitié de tant de détresse et d’humilité, et qu’il accordera un point et demi pour le papier et la bonne intention. Et si cela permettait d’éviter une note éliminatoire ?

Le baptême de Jean ressemble clairement à cette dernière situation. Il s’agit, vous l’avez entendu, de « conversion pour le pardon des péchés ». Ce que vous n’avez pas entendu, c’est le contenu de la prédication du Baptiste. Comme nous sommes en Avent et pas en Carême, cela vous est épargné par le liturgiste : nous prendrons dimanche prochain la suite du texte en sautant par-dessus les amabilités de Jean aux foules qui venaient à lui. Mais vous les avez en tête, sans doute ? En tout cas, je vous les rappelle : « Engeance de vipères !, dit Jean, qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? »

Bibliquement, la plongée dans le Jourdain évoque sa traversée par Israël à son entrée dans la Terre promise, en rappel du franchissement de la Mer lors de la sortie d’Égypte. Ces eaux où s’enfoncèrent comme du plomb les chars et les cavaliers signifient la mort à laquelle Dieu fait échapper son peuple. Mais l’histoire de l’Alliance ayant avancé de trahisons en ruptures de la part d’Israël, voilà que Dieu, à bout de patience, va mettre un terme à l’histoire en réglant tout compte. Jean sonne la cloche des cinq dernières minutes. Que peut-on faire désormais ? Rien, sinon se reconnaître pécheur, et donc passible de la mort que l’on accepte symboliquement en se laissant baptiser, et se tenir aussi bien que possible pendant le temps qu’il reste en espérant que le Très-Haut se laissera toucher par cette façon de se tourner vers lui, assez pour nous épargner et ne pas nous éliminer.

Or, la citation du prophète Isaïe ne colle pas avec cette perspective. À vrai dire, elle n’est pas dans la bouche du Baptiste, mais plutôt émise comme un commentaire personnel par l’évangéliste. Elle évoque un fait historique : le retour des exilés de Babylone, à la fin du sixième siècle avant Jésus Christ. Les juifs fidèles revenant sur la Terre se voyaient accompagnés du Seigneur lui-même reprenant le chemin de son Temple à Jérusalem, et donc empruntant la voie royale qu’on faisait dans le désert à un souverain se rendant de Mésopotamie en Judée. Car c’est très réellement qu’en ce temps-là on préparait la route au roi en rasant les buttes et en comblant les fossés de façon qu’il puisse s’élancer noblement sur une voie droite et plane jusqu’à destination.

À vrai dire, les choses ne s’étaient pas vraiment passées ainsi. Le retour au pays fut long, pénible et incertain pour les exilés de Jérusalem. Mais la réflexion inspirée du prophète lui faisait apercevoir dans l’avenir un accomplissement magnifique de ce qui n’avait été alors qu’ébauché dans la personne des rescapés de Babylone. Et le prophète Baruc que nous avons entendu en première lecture reprend, plusieurs siècles plus tard, la même prédication. Simplement, chez lui comme déjà chez Isaïe, on observe une hésitation radicale : le retour, et le rassemblement sur la Terre, des brebis dispersées d’Israël sera-t-il une glorification totale du peuple élu au détriment des nations païennes anéanties par un juste châtiment, ou bien au contraire une entrée des nations dans l’Alliance et la grâce du Seigneur, ce qui peut difficilement s’imaginer sans un certain dépit d’Israël ?

En somme, nous sommes en présence de trois scénarios incompatibles a priori : le chantier Israël mené à bonne fin moyennant l’abandon des nations, le chantier des nations porté soudain à un achèvement inespéré dans la justice au prix d’une déception d’Israël, ou enfin le repêchage in extremis de quelques individus baptisés par Jean échappant ainsi à l’engloutissement général du dernier jour. Alors, qu’est-ce qui va arriver dans ce chantier de l’humanité plein de désordres et d’injustices ? Qu’est-ce qui se prépare ici ? Vous le saurez la prochaine fois, avec la suite de l’affaire Jean-Baptiste en saint Luc. Vous pouvez attendre un peu, non ? Après tout, c’est de saison, en Avent. Et puis, n’avons-nous pas déjà la réponse dans le mystère eucharistique que nous célébrons maintenant ?