25 décembre 2006 - Nuit de Noël

Quel spectacle donner qui soit digne de Noël ?

Isaïe 9,1-6 - Psaume 95 - Tite 2,11-14 - Luc 2,1-14
lundi 25 décembre 2006.
 

Quel spectacle donner qui soit digne de Noël ? Vous me direz qu’il est temps d’y penser ! Mais il n’est jamais trop tard pour mieux faire. La crèche, par exemple : elle est belle c’est sûr. Mais cette représentation traditionnelle qui nous paraît aller de soi, avec des animaux autour d’une mangeoire, est critiquée par des biblistes de terrain : ils soutiennent qu’en fait la Sainte Famille a été accueillie de la meilleure façon par des parents de Joseph, dans cette Bethléem où il avait ses origines.

Ils expliquent que les maisons en ce temps-là étaient construites devant une grotte qui servait de grenier et de garde-manger. Et bien sûr, c’était le meilleur endroit où déposer un nouveau-né accompagné de sa maman, car la salle commune, beaucoup trop agitée, n’était évidemment “pas une place pour eux”. Au demeurant, le bœuf et l’âne ne sont pas mentionnés dans le texte de l’évangile. Ils ont été ajoutés dans la crèche comme une allusion au chapitre 1er du livre d’Isaïe où Dieu se plaint de son peuple qui n’a même pas le bon sens de ces animaux : eux savent au moins retrouver leur étable, tandis qu’Israël est incapable de revenir à son Seigneur. C’est saint François d’Assise qui a popularisé la crèche telle que nous la connaissons encore aujourd’hui.

Le raisonnement est séduisant. Mais il suppose que le texte grec de l’évangile résulte d’une mauvaise compréhension d’un récit original, puisqu’il est bien écrit : « elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. »

Alors, quelle version choisir et représenter : Jésus, Marie et Joseph bien accueillis dans une maison amie où on les installe au meilleur endroit, ou bien les mêmes contraints de s’abriter dans une étable et de coucher Jésus dans la mangeoire, comme il est écrit, parce qu’on ne leur fait pas de place dans la salle commune ?

Pour échapper au dilemme, je prendrai le parti de situer l’action un peu plus tard : quand les bergers, après avoir vu le signe annoncé par les anges, sont repartis. Et j’imagine un petit pâtre, encore tout ému et pensif, seul sur la place d’un village des environs.

Entre par la droite une troupe armée de fourches et de bâtons qui chante : « Allons, allons, allons chasser la bête ! » Un loup, sans doute, mais très redoutable et détesté de tous. En passant ils tentent d’enrôler le berger. Mais lui montre le ciel, et puis la direction de Bethléem, et répète : « Là-haut, là-bas, si vous saviez... » Haussant les épaules ils dédaignent le freluquet, qui ferait en vérité un pauvre renfort, et ils sortent.

Arrive alors du fond un groupe équipé de bêches et de pioches qui chante : « Allons, allons, allons planter des arbres à galette. » Il s’agit d’agriculteurs avisés qui viennent de se procurer des plants particulièrement prometteurs, et ils s’empressent d’aller les piquer dans la bonne terre à la lune montante. Ils veulent embaucher le petit homme, mais lui continue : « Là-haut, là-bas, si vous saviez... » Ils n’insistent pas : le temps, c’est de l’argent. Et ils sortent.

Débarque enfin de la gauche une troupe rigolarde qui chante : « Allons, allons, allons faire la fête ! » Ils veulent entraîner le petit pâtre malgré lui, mais l’un d’entre eux dit : « Laissez-le tranquille. » Et ils sortent, le laissant seul avec sa merveilleuse nouvelle que personne n’a voulu écouter.

Ce qui s’est passé à l’époque ressemble à cette petite histoire. Tandis que Jésus naissait et grandissait, des hommes belliqueux, notamment Judas le Galiléen et le Pharisien Saddoq, tentèrent avec leurs partisans de se révolter contre les Romains et de les chasser du pays. Ils furent balayés.

Pendant ce temps-là les Romains, eux, partageaient entre les fils du défunt roi Hérode son royaume : La Judée et la Samarie à Achélaüs, la Galilée et la Pérée à Hérode Antipater et, à Philippe, la Gaulanitide, la Trachonitide et quelques autres contrées aux noms aussi étranges pour nous. C’était la coutume de l’Empire que de planter ainsi dans les pays soumis des souverains plus ou moins fantoches comme autant d’arbres à galettes : ils leur assuraient une rentrée régulière d’impôts, ce qui explique l’importance des publicains dans les évangiles. Mais le Temple de Jérusalem, qui était devenu comme la banque centrale et le coffre-fort de la région, fut pillé et rasé par les mêmes Romains en l’an 70, à cause des révoltes incessantes des Juifs justement.

Quant à faire la fête, il y a toujours des gens qui ne pensent qu’à ça, à toute époque et quoi qu’il arrive. Rappelons-nous quand même qu’en l’an 30, la Pâque, la grande fête des Juifs, fut marquée par l’arrestation et la crucifixion de Jésus. Et jusqu’à cette date, la grande et merveilleuse nouvelle de l’incarnation du Fils de Dieu est restée, pour l’essentiel, comme portée par un homme seul ne trouvant personne à qui la faire entendre.

Depuis, il s’est passé beaucoup de choses. L’Évangile s’est répandu dans le monde entier. Mais aussi, beaucoup d’armées se sont levées, beaucoup d’argent s’est amassé, beaucoup de fêtes mondaines ont ruisselé sous le nom de celui qui était venu au monde dans l’humilité et le dénuement. Trop d’armées, d’argent et de fêtes, sans doute. Aujourd’hui encore le mystère de Noël s’épuise et s’étiole sous le poids de ce qui n’est pas digne de lui.

Rappelez-vous la surprenante comparaison du figuier quand Jésus évoque les épreuves et les catastrophes de la fin du monde : quand ses branches deviennent tendres et que les feuilles commencent à pousser, vous savez que l’été est tout proche. De même quand tout cela arrivera, sachez qu’il est à votre porte.

Au milieu du bruit et des affaires du monde, le salut de Dieu reste le secret d’une naissance douce qui se murmure au cœur, et de cœur en cœur, jusqu’à traverser l’immensité des ténèbres du malheur des hommes et y allumer la lumière du Christ. Ce salut demeure mystérieusement un enfant en naissance jusqu’à la fin du monde.

C’est pourquoi je vous dis : à vous de choisir maintenant la version que vous voulez donner du tableau de la Nativité. Il est temps de se poser la question : le Fils de Dieu venu dans notre chair sera-t-il celui pour qui il n’y a pas de place parmi nous ? Vous allez vous approcher du lieu où il se donne à manger en nourriture de vie éternelle : que ce ne soit pas pour retourner au monde avec ses guerres, ses affaires et ses plaisirs comme s’il n’était pas né. Faites plutôt de vous-mêmes une demeure amie qui l’accueille à l’endroit le meilleur et le plus secret de votre être, afin de donner aux hommes d’aujourd’hui un visage d’Église qui soit digne de Noël.