Dimanche 25 décembre 2006 - Jour de Noël

Les grands timides se montrent parfois pleins d’assurance

Isaïe 52,7-10 - Psaume 97 - Hébreux 1,1-6 - Jean 1,1-18
mercredi 27 décembre 2006.
 

Les grands timides se montrent parfois pleins d’assurance. Ils peuvent se comporter avec une brusquerie, ou même une brutalité, que rien ne semble justifier. En fait, craignant que le regard de l’autre sur eux-mêmes ne soit pas si favorable qu’ils le désirent, ils prennent le parti de ne pas se vouloir aimables. Ils ont trop besoin d’être aimés pour supporter le risque de ne pas l’être en l’ayant cherché.

C’est pourquoi l’art d’apprivoiser les sauvages implique de leur faire bon visage. Même si leur attitude hérissée de défenses ne laisse pas d’être blessante, il faut leur opposer une apparence d’aménité tranquille. Cette faculté de maîtriser et de masquer ses mauvaises sensations à dessein peut d’ailleurs tourner à la ruse et à la dissimulation, et servir de perverses intentions.

Alors, quand Dieu se fait homme, quel projet le pousse donc à dissimuler ainsi sa toute-puissance dans la condition minuscule d’un bébé ? S’agit-il d’une manœuvre habile pour apprivoiser les timides que nous sommes, ou même d’une ruse destinée à nous faire tomber dans un piège ?

Attention, mes amis : croyez-vous sérieusement que Dieu s’est fait homme ? Dans les enquêtes d’opinions, si les deux tiers des Français se déclarent encore catholiques, la plupart d’entre eux ne croient pas à la résurrection de Jésus, et moins encore à sa divinité.

C’est assez facile de venir à la messe une fois en passant et de marmonner les mots du credo sans trop y penser. Mais croire vraiment que Dieu s’est fait homme, quand on y réfléchit, il y a de quoi hocher la tête. C’est pourquoi la plupart des gens préfèrent laisser la question dans le flou et, Noël passé, reprendre leur train-train sans plus s’en soucier.

Mais cette incroyance massive et molle en cache une autre, virulente et offensive, qui s’exprime de temps en temps dans les médias. Des écrivains ou des enseignants s’y répandent à l’occasion en diatribes antireligieuses, plus ou moins subtiles, mais toujours passionnées. Mais pourquoi tant de haine ?, peut-on se demander. Paradoxalement, leur attitude résulte d’une intuition juste, bien que confuse et constamment réprimée, de ce que sont réellement la religion et l’approche de Dieu.

Pour que je croie vraiment que Dieu s’est fait homme, les discours ne suffisent pas, même s’ils sont nécessaires. Il me faut en plus une véritable expérience spirituelle, c’est-à-dire que, de quelque manière, Dieu se fasse homme en moi. Alors seulement je crois et “je sais”, comme dit l’évangéliste saint Jean, que Dieu s’est fait homme.

Or, si cette expérience de Dieu, contrairement à ce qu’on imaginerait a priori, ne produit pas forcément de “sensations positives” en celui qui la fait, en revanche, elle en produit nécessairement de “négatives”. Lorsque, par exemple, je reçois une lumière exceptionnelle d’intelligence de la Parole et de la réalité qu’elle révèle, bien loin d’en ressentir de l’orgueil, j’éprouve l’évidence frappante de la fragilité et des limites de ma raison qui, sans cette illumination, serait restée dans une ignorance d’autant plus pathétique qu’elle procure aisément l’illusion d’un savoir satisfaisant.

D’une manière générale, l’infusion en nous de faveurs proprement divines ne peut manquer de révéler au passage la faiblesse et le péché qui nous marquent, et de nous les faire sentir non sans quelque douleur, malgré la douceur et la bonté de ce don d’amour, non sans que la leçon d’humilité ainsi reçue ne nous brûle, malgré le goût délicieux de la vérité enfin embrassée. Pressentir cette douleur inévitable et l’humilité irrésistible qu’elle entraîne ne peut qu’effrayer le vieil homme d’orgueil qui résiste en nous.

Ainsi, comme les timides surcompensent leur peur en agressivité, c’est par appréhension de l’expérience spirituelle que les imprécateurs de l’athéisme s’emploient à la nier et la honnir. Craignant que le regard de Dieu sur eux-mêmes ne soit pas si favorable qu’ils le désirent, ils prennent le parti de le haïr. Ils ont trop besoin d’être aimés de lui pour supporter le risque de ne pas l’être en l’ayant cherché. Faites donc bien attention, frères : si leurs propos vous choquent, ils n’en exercent pas moins leur séduction sur vous dans la mesure où vous vous refusez vous-mêmes à entrer plus avant dans la foi et la connaissance de Dieu.

C’est pourquoi l’évangéliste dit : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. » Le mot traduit par “arrêtée” signifie d’abord “reçue”. Notre obscurité ne peut recevoir la lumière, elle la redoute et la déteste comme ce qui la démasque et la dissipe bientôt. Mais elle ne peut non plus l’arrêter, car dans son refus même elle la reconnaît comme lumière, lui rendant ainsi l’hommage du vice à la vertu de façon aussi inévitable qu’involontaire.

Si donc cette Lumière éternelle et irrésistible s’est manifestée dans l’opacité de la chair, et de la chair d’un tout-petit, ce n’est pas la ruse d’un Dieu qui nous tendrait un piège, ni même un manœuvre pour apprivoiser les farouches égarés que nous étions, c’est la vérité tout simplement.

Car notre vulnérabilité, notre dépendance avide de l’autre et de son amour, notre soif de rendre à autrui amour pour amour, voilà ce qui demeure en nous de plus divin, jusque dans notre condition malheureuse d’hommes séparés de Dieu par la faute de nos premiers parents.

En vérité la grandeur de Dieu s’est manifestée dans la faiblesse d’un petit enfant.