Dimanche 31 décembre 2006 - La Sainte Famille - Année C

Qui a envie de refaire sa vie ?

Samuel 1,20-22.24-28 - Psaume 83 - 1 Jean 3,1-2.21-24 - Luc 2,41-52
samedi 30 décembre 2006.
 

Un homme avec une autre femme, ou une femme avec un autre homme, peuvent penser qu’ils recommencent en tirant un trait sur le passé. Partir sans idée de retour pour un pays lointain et différent, un nouveau travail, une nouvelle maison, de nouveaux amis, est aussi une façon de “refaire sa vie”. Quand on refait la sienne, par la même occasion on refait aussi celle de ceux qui en dépendent, notamment les enfants.

Les enfants n’ont pas envie de refaire leur vie. Ils ont besoin de stabilité affective et matérielle justement parce qu’ils sont eux-mêmes en perpétuel changement. Ils aspirent à la normalité car tout ce qui les signale comme différents aux yeux de leurs petits camarades les expose à des avanies de leur part. Ainsi sont les enfants. Bien sûr, il faut leur apprendre à admettre la différence, et même à l’apprécier. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

Et voilà que l’enfant Jésus aujourd’hui semble vouloir refaire sa vie. Attention, n’allez pas confondre cet épisode avec le récit d’une fugue : Jésus ne s’est pas enfui, il est simplement resté dans le Temple, but du pèlerinage, tandis que le groupe s’en retournait sans s’en apercevoir. Mais, quand il est retrouvé par ses parents, il parle d’être chez son père comme d’être ailleurs que chez eux. Il suggère donc bien qu’une autre famille est, et doit devenir, la sienne. Curieusement pourtant, aussitôt après cette chaude alerte, il rentre à Nazareth et reprend le fil de sa vie ordinaire. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il a encore besoin de grandir, dit le texte, en sagesse, en taille et en grâce.

Les questions se bousculent devant tant d’énigmes profondes sous l’apparence anodine d’une petite histoire de préadolescent. Nous imaginons volontiers un petit Jésus né parfait et tout puissant, puisqu’il est Dieu, et vivant en totale harmonie avec sa mère Marie, puisqu’elle sait tout et partage tout avec lui, et avec Joseph bien modestement appliqué à lui tenir lieu de père sur la terre. Et voilà que notre évangile d’aujourd’hui vient bousculer tout cela. Pour comprendre, nous devons lire attentivement le texte et y découvrir tout ce qu’il annonce de la suite de l’histoire.

D’abord, notre récit est tissé d’allusions à l’événement de la résurrection dans le même évangile de Luc : Jésus est “perdu et retrouvé”, ce qui est équivalent à “mort et revenu à la vie” selon le père du fils prodigue dans la parabole, il l’est “au bout de trois jours”, et il demande à ses parents : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? » comme les anges demanderont aux saintes femmes : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? »

Ensuite, le contraste est accusé entre la situation de départ où « chaque année ils allaient à Jérusalem pour la fête de la Pâque” et où “ils font le pèlerinage suivant la coutume”, et l’acte de Jésus qui consiste à ne pas s’en retourner. Cet “arrêt” signifie symboliquement la fin des pratiques juives, au double sens du terme : la cessation d’une démarche devenue sans objet dès lors que l’on demeure définitivement dans le Temple, et la réalisation plénière de ce que signifiait cette démarche comme espérance et prophétie.

En somme, c’est tout le mystère de la Pâque du Seigneur qui s’inscrit dans un raccourci prodigieux en l’espace de cette simple vignette. Par sa mort et sa résurrection, et par le don de l’Esprit Saint, le Christ réalise une création nouvelle qui va croître au milieu du monde, en sagesse, en taille et en grâce, comme son jugement et son avenir : l’Église. Et la matrice de cette nouveauté radicale, c’est l’Israël fidèle choisi par Dieu pour mettre son propre Fils au monde.

Ce mystère du salut est déjà proclamé tout entier en ce temps de Noël : lundi nous fêtions la naissance du monde nouveau, aujourd’hui c’est sa croissance. Car ce monde n’est autre que Jésus Christ lui-même, et ce n’est pas autrement que par le baptême et la confirmation que nous y avons part. En communiant pleinement à Jésus lui-même dans l’Eucharistie, les membres de la famille du Christ, sa mère, ses frères et ses sœurs qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent, deviennent et demeurent le corps dont il est la Tête.

Qui veut refaire sa vie et la vie du monde ? Qu’il revête l’homme nouveau créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité : son propre Fils, notre Seigneur Jésus Christ né de la Vierge Marie.