Dimanche 7 janvier 2007 - Épiphanie du Seigneur C - Baptême de Philomène

Sacré voyage, on dirait !

Isaïe 60,1-6 - Psaume 71 - Éphésiens 3,2-3.5-6 - Matthieu 2,1-12
dimanche 7 janvier 2007.
 

Sacré voyage, on dirait ! À quoi voyez-vous cela ? Si je vous montre mille photos et des heures de vidéo, vous saurez que nous avons vu de belles choses, au moins à travers l’objectif. Mais cela suffit-il ? La meilleure preuve serait plutôt que nous paraissions changés par ce que nous avons vécu, n’est-ce pas ? Et je ne parle pas seulement du bronzage (qu’il ne faut pas négliger, sans doute), mais plutôt d’effets profonds qui se reflètent aussi sur le visage.

On dit que les voyages forment la jeunesse. J’en déduis que la jeunesse est en nous ce qui peut se former et transformer encore à tout âge, et même jusqu’au bout de la vie, au fil d’un beau cheminement. D’un vrai pèlerinage, c’est bien connu, on ne revient pas le même. Nos amis musulmans changent de nom lorsqu’ils ont accompli le hajj. Cette tradition, comme les autres, ils l’ont tirée du patrimoine biblique.

Elle remonte au précepte du Livre de l’Exode, au chapitre 23, prescription si fondamentale qu’elle est répétée et précisée à plusieurs reprises dans la suite des l’Écritures : « Trois fois par an, tous tes hommes viendront voir la Face du Maître, le Seigneur. » Voir la Face de Dieu doit changer un homme, on l’imagine volontiers. Mais le changement en question pourrait s’avérer redoutable. Car il est écrit aussi que nul ne peut voir Dieu sans mourir.

C’est pourquoi l’on se mit à lire le verset un peu différemment : « Trois fois par an, tous tes hommes viendront être vus la Face du Maître, le Seigneur. » En effet, comme le texte hébraïque est composé seulement de consonnes, on pouvait, sans en modifier la lettre, le vocaliser de manière à entendre un passif au lieu d’un actif : “être vus” au lieu de “voir”. Mais “la Face du Seigneur” restait nécessairement un complément d’objet direct, d’où la forme curieuse du précepte ainsi lu. Bien sûr, on préférait quand même traduire, au prix d’une légère torsion grammaticale, que les hommes d’Israël devaient se faire voir “devant la Face du Seigneur”.

Or, ce que nous fêtons aujourd’hui, c’est que le précepte s’est accompli littéralement, selon un sens resté caché jusqu’à la révélation du Mystère du Christ tel que nous avons entendu saint Paul nous l’exprimer dans la deuxième lecture. Qu’Israël “soit vu la Face du Seigneur”, cela se réalise en la personne de Jésus lui-même. Car cet homme d’Israël, parfait serviteur du Seigneur, est le propre Fils de Dieu : qui le voit, voit le Père. Et les mages, les païens, sont venus le contempler, comme il était écrit au livre du prophète Isaïe qui nous a été proclamé en première lecture. L’étoile des mages rappelle aussi celle de Balaam, le prophète païen, dont la vision rapportée au livre des Nombres était l’anticipation de la leur : « Qu’elles sont belles, tes tentes, Israël ! » Déjà il entrevoyait la Face de Dieu en voyant le peuple élu rassemblé, et il annonçait le jour où tous pourraient la voir ainsi.

Mais ce n’est pas tout. Les mages ont adoré, et ils ont “regagné leur pays par un autre chemin”. Cela signifie qu’ils sont devenus autres : ils représentent les “disciples de la Voie”, les hommes qui, par le baptême, ont revêtu le Christ et sont ainsi devenus l’Église tirée d’Israël et des nations. Or, ceux qui sont unis dans la communion de foi et d’amour des enfants de Dieu manifestent le Seigneur au milieu du monde. Tel est le sens du mot “Épiphanie” qui se traduit : “Manifestation sur”. Faut-il le préciser, il s’agit bien sûr de la manifestation de Dieu sur la terre des hommes.

Comprenez donc que notre vocation baptismale n’est pas moindre que la mission d’accomplir en nos personnes le voyage de Dieu qui vient sur la terre pour se manifester en la personne de son Fils. C’est lui le pèlerin véritable. Il a atteint le but dans son incarnation et, par la puissance de sa Pâque, sa manifestation se déploie en son corps qui est l’Église depuis Jérusalem jusqu’aux extrémités du monde. Encore faut-il pour cela que nous soyons fidèles à notre baptême.

Nous devons d’abord être une communauté resplendissante de charité dans la foi, grâce à la miséricorde inépuisable de notre Père répandue en abondance dans tous nos actes de pardon, de justice et de soutien mutuel. Nous devons aussi prier et agir pour nous laisser de plus en plus sanctifier, et que beaucoup d’entre nous deviennent ainsi personnellement le visage vivant du Christ offert à tous les hommes de ce temps. Car, si ce n’est qu’au dernier jour que “nous serons semblables à lui car nous le verrons tel qu’il est”, ce jour a déjà commencé à luire en tous ceux qui, transformés par l’Esprit Saint, sont dès maintenant ses amis pour la vie et la jeunesse éternelle de Dieu.

Philomène, voilà le sacré voyage auquel tu es conviée avec nous aujourd’hui, le voyage de Dieu lui-même jusqu’aux confins de la terre et du cœur des hommes, jusqu’au jour des noces de l’Agneau et de la Jérusalem d’En Haut.