Dimanche 14 janvier 2007 - Deuxième dimanche

Courez au combat pour la justice !

Isaïe 62,1-5 - Psaume 95 - 1 Corinthiens 12,4-11 - Jean 2,1-11
dimanche 14 janvier 2007.
 

Courez au combat pour la justice ! Bel appel, en vérité, mais encore... Quelle idée, quel sens de la justice me pousse à le lancer ? Quel programme au juste entendons-nous réaliser ?

Par exemple, nous lisons dans le Psaume 44 : « Guerrier valeureux porte l’épée de noblesse et d’honneur, ton honneur c’est de courir au combat pour la justice, la clémence et la vérité. Ta main jettera les flèches qui déchirent, sous tes coups les peuples s’abattront, les ennemis du roi frappés en plein cœur. » Nous comprenons aisément, et le contexte le confirme, qu’il s’agit d’une évocation du Messie roi d’Israël, dont le peuple espère qu’il viendra le délivrer de tous ses ennemis par sa vaillance guerrière.

Seulement, un mot peut surprendre : pourquoi faut-il combattre pour la “clémence” ? La liturgie suit ici à peu près la version des Septante (traduction grecque de la Bible du IIIe-IIe siècle avant Jésus Christ), mais le texte hébreu est asez différent. Il énonce littéralement : « Vaincs, chevauche, pour la parole de vérité et l’humilité de justice. » Que signifie “l’humilité de justice” ? Le mot traduit ici par humilité, « ‘ anewah » a bien la même racine que « ‘ anaw », le pauvre, le petit, l’opprimé, qui donne les « ‘ anawim », les pauvres du Seigneur. Comme on ne comprend pas, on dit que le texte est incertain et que le sens du mot l’est aussi. Et l’on accommode la traduction.

Saint Jérôme a traduit en latin : « Regna propter veritatem, et mansuetudinem et iustitiam », suivant la Septante et l’ordre des mots. Bien sûr, l’impératif regna, “règne !”, peut nous sembler éloigné du “Vaincs !” de l’original. Mais c’est parce que nous avons une conception très statique du fait de régner : pour nous, il s’agit de s’asseoir sur un trône, en habits splendides avec une couronne sur la tête. Pour le Messie, c’est plutôt exercer sa royauté en combattant victorieusement.

Sur la carte de voeux que nous vous avons distribuée cette année, figure la photo du couronnement de la Vierge sculpté au tympan du porche de notre église, avec ces mots en légende : « PROPTER MANSUETUDINEM REGNA » Et nous vous en avons donné la traduction suivante : « De par sa bienveillance, règne ! », suggérant ainsi que c’est un effet de la bonté de Dieu que de faire Marie reine. Nous l’avons préférée à une traduction qui serait plus correcte pour un latiniste mais moins satisfaisante théologiquement : « En raison de ta bonté, règne ! » Alors, le motif du couronnement de la Vierge serait sa propre bonté. D’une façon ou d’une autre, nous voyons alors le couronnement de la Vierge comme un événement final, la récompense ultime décernée à la toute sainte. Mais le rapprochement du texte avec le Psaume 44 suggère une autre lecture. Il faut dire que ce psaume a deux parties : la première glorifie le Messie roi accomplissant sa mission, la deuxième chante la jeune femme devenant son épouse. Or, Dieu a fait la femme, depuis l’origine, pour aider l’homme. Donc nous pouvons comprendre notre légende comme un ordre de mission donné à celle qui devient l’épouse du roi, pour qu’elle l’accompagne en son combat. Simplement, parmi la vérité, la clémence et la justice, on retient pour elle surtout la clémence.

En réalité, la validité et la cohérence de tous ces sens nous apparaissent lorsque nous découvrons la figure de celui qui est le Messie d’Israël dont parlait toute l’Écriture, Jésus. Et je ne vois pas comment on aurait pu les comprendre sans lui. Sur la croix, Jésus accomplit sa mission de vaincre sur le mal afin d’en délivrer non seulement son peuple, mais tous les hommes, et c’est ainsi qu’il est intronisé Christ, c’est-à-dire Messie roi d’Israël. Lui qui est le Verbe, la parole de Vérité, il réalise par son abaissement sacrificiel, par son humilité généreuse, la justice de Dieu qui est de faire grâce aux pauvres pécheurs qui l’implorent. Clairement, c’est de lui que parle le Psaume lorsqu’il prophétise : « Va, triomphe, par la parole de vérité pour l’humilité de la justice. » Et, à cette œuvre de grâce qui peut s’appeler “clémence”, il associe pleinement son épouse, l’Église, dont la Vierge Marie est le type, et dont Israël est la préfiguration et les prémices.

C’est de ce mystère que nous parle l’évangile d’aujourd’hui, car “les noces de Cana” signifient la création de l’épouse sainte et immaculée du Christ, l’Église, qu’il a aimée jusqu’à donner sa vie pour elle. Et c’est ce mystère que prophétisait Isaïe, dans le passage que nous avons entendu en première lecture : « Tu seras une couronne resplendissante entre les doigts du Seigneur, un diadème royal dans la main de ton Dieu. » Mais ce couronnement de l’épouse ne sera une glorification finale qu’à la fin des temps, lors de la venue en gloire de Jésus ressuscité pour établir définitivement la paix et la justice dans l’univers. En attendant, la reine promise à ce roi combat avec lui pour que s’établisse parfaitement sa royauté déjà acquise.

C’est l’Esprit saint répandu en abondance, comme le vin nouveau et incomparable de Cana, sur le corps dont le Christ est la Tête, qui le pourvoit en chacun de ses membres de tout ce qui est nécessaire pour l’accomplissement de sa mission. Frères, vous avez entendu saint Paul, dans la deuxième lecture, nous affirmer de la part de Dieu que cet Esprit, qui est Seigneur, ne nous manquera pas si seulement nous le demandons et recevons avec humilité.

C’est pourquoi je vous dis : Courons au combat par la Parole de vérité, pour la justice de Dieu qui est la grâce du salut en Jésus Christ !