Dimanche 4 février 2007 - Cinquième dimanche

Que pense-t-il de lui-même, celui qu’on prend pour un dieu, chef d’État ou candidat qui s’y voit déjà ?

Isaïe 6,1-2a.3-8 - Psaume 137 - 1 Corinthiens 15,1-11 - Luc 5,1-11
lundi 5 février 2007.
 

L’exercice ou l’approche du pouvoir, tout particulièrement, peut donner à l’homme l’illusion de s’élever au-dessus de l’humanité. L’artiste adulé, couvert d’or et de gloire, peut bien s’enivrer de lui-même. Mais il reste un artiste, c’est-à-dire un être capricieux et fantasque, plein de faiblesses et de contradictions qui, d’ailleurs, font souvent son charme.

Bien sûr, l’homme au pouvoir est très exposé à la critique et à la haine, mille fois plus qu’un quidam il est roulé chaque jour dans la boue par ses détracteurs. Quelles que soient ses capacités exceptionnelles, il a aussi ses faiblesses et ses misères qu’il ne saurait ignorer, car il faut assez bien se connaître soi-même pour pouvoir éviter les pièges innombrables qu’on vous tend sans cesse dans la jungle politique. Et l’élu de tout le peuple ne le devient pas sans l’avoir longtemps et méthodiquement voulu : une dure carrière pleine de coups l’a préparé à ce saut ultime. Il n’est qu’un homme et il le sait bien. Mais il vit au-dessus de ces bruits et de ces fureurs, il trône sur un nuage d’égards et d’avantages, il respire chaque jour l’encens prodigué par son entourage. Dans la bouche de ses flatteurs, ses faiblesses deviennent des subtilités et ses erreurs des coups de génie incompris. Lui-même est tenté d’y croire et de se penser supérieur aux autres, de se prendre pour un surhomme, en somme. Quant au sens du bien et du mal, il se brouille pour lui : dans l’exercice de ses responsabilités extrêmes, ne doit-il pas se placer au-dessus de la morale ordinaire ?

Je ne dis pas que tous succombent toujours de même à ces tentations. On a vu l’un passer ses dernières années à sculpter sa statue de son vivant pour la postérité, comme si ce n’était pas une occupation dérisoire. Un autre est si conscient de sa propre indignité, lui qui pourtant s’est montré plus fort que les autres, qu’il ne paraît plus croire à grand-chose. Que sera le suivant ? On peut d’autant moins le dire qu’on ne sait qui ce sera. Mais le plus important, c’est que ces difficultés et ces tentations ne sont pas réservées aux grands : chacun, jusqu’au moindre d’entre nous, incline à se prendre pour un surhomme et à se placer au-dessus de la morale. Il y a là simplement d’une part une réminiscence de notre création à l’image de Dieu qui nous a fait seigneur de la terre, et d’autre part une conséquence du péché qui nous a fait tomber au pouvoir du mauvais, meurtrier et menteur dès l’origine.

Or, Jésus lui-même est un homme, comme nous. Il n’échappe donc pas aux difficultés et tentations qui sont les nôtres. Mais il est Dieu. Et voilà pourquoi son humilité est à l’épreuve de toute tentation. Être Dieu établissait Jésus dans l’humilité, parfaitement. D’abord, en avait-il pris conscience ? Sûrement, de quelque manière, ne serait-ce que par les réactions de son entourage telles que celle de Pierre relatée dans l’évangile d’aujourd’hui. Vous le savez, Luc nous montre Jésus comme un prophète, c’est-à-dire un homme rempli de l’Esprit Saint pour dire la parole de Dieu et accomplir des signes de puissance qui l’accréditent auprès de ceux à qui il est envoyé. Mais devant l’autorité de Jésus exprimée dans le commandement de retourner pêcher en eaux profondes, et devant l’incroyable et imprévisible résultat de l’obéissance à ce commandement, Pierre comprend et ressent qu’il n’est pas seulement en présence d’un prophète, mais de Dieu lui-même. Et, devant Dieu pour de bon, on ne fait plus le malin. Dieu c’est autre chose que ce qui se fait sur la terre : si puissants que nous paraissent nos petits dieux, Dieu, c’est une autre affaire. En sa présence, aucun homme sensé ne peut manquer de sentir sa misère et son péché, terriblement. Et seule la force de Dieu peut donner à l’homme le courage d’accepter le don de l’élection divine. C’est pourquoi le fait que Pierre accepte le don du choix de Dieu prouve que Dieu sauve. Il en va de même pour saint Paul, l’avorton fait prophète des nations, et déjà pour Isaïe, brûlé au feu de Dieu pour être non pas détruit, mais sanctifié.

Dieu sauve, donc, en Jésus, comme son nom l’annonce. Mais revenons à lui : je disais qu’être Dieu ne troublait ni n’inquiétait son humilité, que, bien au contraire, cela l’établissait dans l’humilité. Pourquoi ? Mais, voyons, où était le mérite, pour cet homme, d’être Dieu ? C’est son être, qui lui vient du Père, et c’est un pur motif d’action de grâce et d’amour pour celui qui l’a “engendré avant les siècles”. Et son humanité de même, par conséquent : « Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis » (Psaume 138). Jésus est tenté, tout comme nous, mais il ne succombe pas : il ne se prend pas pour un surhomme, ni ne se pense au-dessus du bien et du mal. Il est homme, avec ce que cela signifie de limites et de faiblesses, quelles que soient ses capacités exceptionnelles. Et cela, il en a conscience, sûrement, plus qu’aucun d’entre nous. Jésus est sans péché, certes, bien qu’il se soumette au baptême des pécheurs ; d’ailleurs, sa conscience ne l’accuse certainement pas. Mais il n’éprouve à ce sujet aucune arrogance ; au contraire, il est toute compassion pour nous qui sommes tombés au pouvoir du péché. Il ne se prend pas pour un dieu, car il est Dieu.

Bon, me direz-vous, mais tout cela est-il vraiment notre problème ? Aucun de nous n’est Pierre, ni Paul, ni même Isaïe ou quelqu’un des prophètes, et encore moins le Fils de Dieu. Or si, justement. Par notre baptême nous avons revêtu le Christ, nous avons reçu l’Esprit Saint, nous sommes divinisés. Voilà le chemin de l’humilité salvatrice que les hommes ne peuvent trouver par eux-mêmes : quand on est sanctifié par la foi en l’Évangile, par la foi des Apôtres, on est délivré de tout orgueil. Car toutes ses capacités, ordinaires ou exceptionnelles, naturelles ou surnaturelles, on les reconnaît dans le Christ comme un pur don de Dieu, et donc comme un pur motif d’action de grâces.

Il ne se soucie plus de ce qu’il pense de lui-même, celui que le Seigneur prend pour messager de sa grâce et artisan de son salut, il répond joyeusement à l’appel en travaillant de tout son cœur par amour de Dieu et de son prochain.