Dimanche 18 février 2007 - Septième dimanche C

Il n’y a rien de gratuit, dites-vous ?

1 Samuel 26,2.7-9.12-13.22-23 - Psaume 102 - 1 Corinthiens 15,45-49 - Luc 6,27-38
lundi 19 février 2007.
 

Il n’y a rien de gratuit, dites-vous ? Cherchez bien et vous verrez que chacun trouve toujours son intérêt de quelque manière dans ce qu’il fait ? Mais Jésus a quand même l’air de dire le contraire aujourd’hui, non ?

-  Vraiment ? Regardez bien la fin : il y est question de récompense, de recevoir comme on aura donné. C’est donc que tout ce qui précède est intéressé quand même, non ?

-  Mais Jésus nous dit aussi que Dieu est bon pour les ingrats et pour les méchants...

-  Cela prouve seulement qu’en plus vous n’avez même pas besoin de faire ce qu’il dit pour obtenir la récompense !

Alors, qu’en pensez-vous, mes amis ? Vous en restez cois ? Vous n’avez rien à répondre à l’avocat du diable ?

D’abord, il faut savoir faire la différence entre quelque chose et quelqu’un ; entre vouloir posséder un objet et désirer l’union avec une personne. Il est question d’amour dans notre passage : rappelez-vous l’encyclique du pape Benoît XVI, « Dieu est amour ». Il y parlait d’Éros et Agapè. Vous aviez oublié ? Eh bien il reprend cette réflexion cette année dans son message pour le carême.

Agapè est l’amour désintéressé qui cherche exclusivement le bien d’autrui ; Éros, l’amour qui désire posséder ce qui lui manque et aspire à l’union avec l’aimé. Or, dit le pape, ces deux dimensions ne doivent pas être opposées. Et même, le Christ en croix révèle l’amour de Dieu dans lequel Éros et Agapè s’éclairent mutuellement.

Autrement dit, en Dieu, l’amour désintéressé qui cherche exclusivement le bien d’autrui est aussi le désir passionné de l’union avec l’aimé. Et c’est de l’amour même de Dieu que nous sommes appelés à aimer tout homme, fût-il aujourd’hui notre ennemi.

Il ne s’agit donc pas d’une indifférence stoïcienne qui méprise l’hostilité d’autrui, mais d’un mouvement qui aspire à sa conversion, au changement de son attitude haineuse en amitié.

Pensez aux enfants. Si les parents leur disent : Allez-y, les petits, faites ce que vous voulez, cassez tout, traitez-nous indignement et perdez-vous vous-mêmes, feront-ils du bien à leurs enfants ? Non, évidemment. Ils s’efforceront donc plutôt de bien les éduquer, étant prêts si nécessaire à sacrifier leurs intérêts matériels et même leur personne à cet objectif suprême.

Aimer nos ennemis, leur faire du bien, ce n’est pas renoncer à les empêcher de nous faire du mal : au contraire, puisque le mal qu’ils font leur fait du mal à eux aussi ! Mais c’est ne jamais perdre de vue, lorsque nous nous protégeons légitimement d’eux, leur intérêt à eux, et l’espoir que, d’ennemis, ils deviennent peut-être amis. Y compris s’il faut pour cela renoncer à récupérer des biens volés, et même risquer d’en perdre d’autres ou de recevoir de nouveaux coups. Mais ce n’est pas pour être volé et battu derechef que l’on prend ces risques, au contraire : c’est dans l’espoir que le violent renonce à sa violence, ce qui fera son bien autant que le nôtre !

D’ailleurs, lorsque vous avez entendu « aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans espérer de retour » et tout de suite après « Alors votre récompense sera grande », la contradiction flagrante est introduite dans le texte par la traduction. Le verbe grec “apelpizô”, “perdre l’espoir, désespérer”, est rendu arbitrairement par “espérer en retour”. Et donc on traduit par “sans espérer de retour” ce qui est en fait littéralement “sans désespérer de rien” : c’est le contraire !

Vous l’avez entendu, Jésus nous donne pour modèle son Père, et notre Père, qui ne renonce à aucun espoir pour ses enfants. Nous pensons volontiers que ceci ou cela est désespéré : que celui-ci est un voleur, cet autre un menteur, ou encore un jaloux, un méchant, un violent, un vicieux, un pervers et j’en passe, et qu’il n’y a rien à y faire. Mais Dieu qui nous a réconciliés avec lui dans le Christ quand nous étions encore ses ennemis, lui qui nous l’a donné pour nous libérer de tous nos péchés, ne désespère pas du pécheur. Faisons de même.

Quand vous êtes tentés de renoncer pour toujours à l’amitié de ceux qui vous font du mal, dites-vous qu’il n’y a rien que Dieu n’espère pour nous, lui dont l’Amour est tout-puissant et qui nous a comblés de sa grâce en notre Seigneur Jésus Christ.