Mercredi des Cendres, 21 février 2007 - Entrée en Carême

Le deuil, le remords, suivent le drame

Joël 2,12-18 - Psaume 50 - 2 Corinthiens 5,20 - 6,2 - Matthieu 6,1-6.16-18
mercredi 21 février 2007.
 

Le deuil suit la perte, et le remords, la faute : comment pourrait-on les éprouver d’avance ? Or, le carême a l’air de cela : À mon commandement, pleurez ! Comme si, sachant que nous n’aurons pas le temps de nous affliger longuement après la Passion du Seigneur - la nuit de Pâques suit de si près le Vendredi saint ! -, nous nous acquittions d’avance d’une pénitence durable à la mesure de la gravité cruciale du moment à venir. Le risque n’est-il pas d’une démarche trop artificielle, dans laquelle le cœur resterait de marbre tandis que le corps accomplirait les exercices prescrits aussi consciencieusement que conventionnellement ?

C’est pourquoi l’évangile du Mercredi des cendres nous met en garde. Il nous rappelle à l’essentiel en la matière, c’est-à-dire à ce qui se passe dans le sanctuaire intérieur où se rencontre le Seigneur en vérité. Justement, n’avons-nous pas d’habitude des difficultés de recueillement et d’attention dans la prière, et aussi dans l’action où nous devrions sans cesse écouter la voix de Dieu qui guide et conseille infailliblement ceux qui comptent sur lui ?

La disponibilité à la Parole qui murmure à notre cœur suppose une mise à distance de ce qui nous occupe si bien tout le temps. Avez-vous essayé, si vous entendez l’Angélus, de cesser aussitôt votre activité en cours (lorsque c’est possible !) pour prier dans la contemplation de l’Incarnation ? Ce petit exercice donne de grands fruits spirituels : la joie profonde du beau mystère est plus vive et gracieuse, comme une surprise que vous fait l’aimé attentionné.

Ainsi, nous devrions sans cesse produire des efforts de “micro-jeûne”, si je puis dire, c’est-à-dire de renonciation à ce qui nous accapare sur l’instant pour nous rendre disponible à la présence intérieure du Père qui voit dans le secret et qui récompense ce que nous faisons pour lui au-delà de nos attentes terrestres. Le jeûne proprement dit que nous pratiquons aujourd’hui doit nous éveiller à cette perspective et à cette invitation permanente.

Le valeur du jeûne n’est donc pas en lui-même, mais dans la présence de l’Autre, plus limpide et plus claire, que permet la mise à distance de soi et de ses besoins. En pratiquant les privations comme un exercice d’attention à celui qui est en lui-même le désiré de tous nos désirs, nous nous préparons à l’amour qui doit renaître de Pâques, plus grand et plus vivant d’être passé par la mort. En ce Mercredi des cendres, nous anticipons la vision du Vendredi saint où, nous explique le Pape, la croix révèle l’Éros de Dieu envers l’homme comme l’expression suprême de son Agapè. C’est cet amour absolu qui est Dieu lui-même que nous devons apprendre à imiter, avec la puissance de l’Esprit saint.

Sur la croix se découvre à la fois le désir passionné du Fils de Dieu de sauver tout homme afin de l’unir à lui-même dans sa vie divine, et le don de parfaitement désintéressé de sa personne qui ne vise qu’au bien d’autrui. Ainsi, nous ne devons pas perdre de vue le sens de ce temps qui s’ouvre aujourd’hui comme contemplation prolongée de l’événement rédempteur : « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé », telle est la citation évangélique (Jean 19,37) que Benoît XVI met en tête de son message de carême cette année.

La pénitence et le deuil signifiés par les cendres que nous allons recevoir ne sont pas, à la manière païenne, une expression forcée et publique de sentiments dont la réalité importe peu puisqu’il s’agit d’éviter objectivement l’empoisonnement de la vie par la mort en faisant la part de l’ombre dans l’existence commune. Ici, nous nous préparons à l’irrigation de notre humanité par le salut acquis dans la mort et la résurrection de Jésus Christ.

En accueillant la parole du Seigneur dite par le prêtre, « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière », tournez votre cœur vers celui qui peut redonner la vie à ce qui était mort par suite du péché. C’est le Père lui-même qui vous rappelle le sort qui vous attend, car il ne veut pas vous y abandonner, dans son désir passionné de vous accueillir à nouveau dans son amour.

Que le recueillement et l’attention à Dieu riche en miséricorde précèdent pour vous l’événement de Pâques, afin qu’il puisse porter tout son fruit dans votre vie. Sachons maintenant communier à la compassion et à la peine de Jésus sur la croix pour notre humanité devenue misérable et périssable à la suite du premier péché, et nous connaîtrons sa joie que rien ne nous enlèvera jamais.