Dimanche 25 février 2007 - 1er dimanche de Carême C

On n’est plus en sécurité nulle part !

Deutéronome 26,4-10 - Psaume 90 - Romains 10,8-13 - Luc 4,1-13
dimanche 25 février 2007.
 

On n’est plus en sécurité nulle part ! Chez soi, dans la rue, dans les lieux publics... et même ici ! En matière de sûreté alimentaire, de protection des personnes et des biens, de respect des consciences, il faut constamment être sur ses gardes maintenant.

Au fait, pourquoi “maintenant” ? Et avant ? Au XXe siècle des guerres mondiales, pendant la révolution industrielle, sous la révolution tout court, au Moyen-Âge sauvage, à l’époque des grandes invasions, dans l’Antiquité sans pitié ou encore lorsque Moïse faisait passer le peuple de l’esclavage d’Égypte à l’aventure de l’Exode : croyez-vous que nos ancêtres aient eu moins de raisons que nous de s’inquiéter ?

Mais le sentiment d’insécurité n’est pas seulement lié à la réalité des risques, il dépend aussi de l’idée qu’on s’en fait, largement influencée par leur “médiatisation”. C’est pourquoi, au regard des menaces objectives, nous pouvons être, selon le cas, exagérément angoissés ou au contraire assez inconscients. Ainsi, les hommes de notre temps me semblent trop inquiets au registre de leurs préoccupations matérielles, mais pas assez pour leur santé spirituelle.

Ne sont-ils pas inconscients des tentations auxquelles ils sont exposés tout le temps et auxquelles ils succomberaient peut-être moins souvent s’ils en étaient mieux avertis ? Tous les ans, le premier dimanche de carême est celui des tentations de Jésus au désert. Cette année nous les entendons selon l’évangéliste Luc : il les présente dans un ordre différent de Matthieu, et lui seul conclut son récit par l’affirmation que le démon a ainsi « épuisé toutes les formes de tentations ». Profitons-en donc pour faire un inventaire, résumé sans doute, mais complet de ce qui peut nous tenter.

Jésus est d’abord éprouvé dans sa faim. Nous ne risquons pas d’être tentés comme lui de changer les pierres en pains : nous pouvons toujours essayer, il est probable que la réalité nous découragera assez rapidement. Mais nous sommes tentés de quelque manière dans nos manques du nécessaire ou dans notre avidité, dans notre désir de satisfactions élémentaires ou de plaisirs raffinés. Nous pouvons donc comprendre cette première tentation comme celle de notre pauvreté, de ce qui en nous est affamé ou insatisfait, tandis que la deuxième est la tentation du riche que nous sommes ou voulons être : « Je te donnerai tout pouvoir et la gloire » dit le démon qui emmène Jésus “plus haut”. Notre être est ainsi à deux étages, avec l’appétit de jouissance en bas et l’ambition au-dessus.

Mais nous pouvons en plus nous élever vers ce qui nous dépasse. L’homme est capable de sublimer ses aspirations terrestres et de tendre vers Dieu. Pourtant, même là, à cet étage au-dessus de son toit, il est tenté par le démon. Et plus terriblement encore s’il est atteint par la grâce de la Révélation. Car alors il n’aspire pas seulement à connaître le Très-Haut de très loin, mais il peut le connaître en vérité puisque le Seigneur s’est approché de lui.

Telle est la troisième tentation de Jésus selon saint Luc, celle “au sommet” du Temple : mettre Dieu à l’épreuve, “guerroyer Dieu de ses dons”, comme dira saint Louis de France, s’autoriser de la faveur divine pour exiger de lui qu’il la prouve encore, refuser la condition d’absolue dépendance dans la confiance et revendiquer ce que le Père a promis au lieu de l’attendre, car il donnera quand et comme il voudra dans sa sagesse et sa bonté parfaites.

« Demandez et vous recevrez » dit le Seigneur. Comment comprendre cette parole si le pauvre peut avoir faim, prier le Père et ne pas être nourri ? Et si le Fils, à la veille de sa Passion, demande que s’éloigne la coupe s’il est possible - mais à toi tout est possible ! - et qu’il doive la boire quand même ? Comment la comprendre, sinon à la lumière de l’évangile d’aujourd’hui où nous voyons Jésus sortir vainqueur de toute épreuve par la puissance de la parole de Dieu. « Quand un pauvre appelle, le Seigneur entend. »

Voyez d’ailleurs, la gradation dans la réplique de Jésus au démon entre les deux premières et la troisième tentation : « Il est écrit », répond-il deux fois, mais la troisième : « Il est dit ». L’Écriture est le “testament” de la Révélation qui est elle-même Parole. C’est pourquoi “Il est dit” signifie une référence divine à la fois plus fondamentale et plus actuelle que “Il est écrit”. L’Écriture s’inscrit dans notre histoire, tandis que la Parole la précède et la dépasse, et c’est elle qui s’adresse, vivante, à nous maintenant avec la puissance de l’Esprit saint.

Oui, frères, l’insécurité spirituelle est partout pour l’homme : de la base au sommet de son humanité, il est tenté par le démon. Et s’il est comblé de la grâce que Dieu réserve à ses fils, le voilà du coup plus gravement éprouvé encore, comme il est écrit : « Satan vous a réclamés pour vous passer au crible. » Mais il est dit : « Demandez et vous recevrez. » En cette parole et dans l’Esprit mettons notre confiance : nulle part, jamais, les démons ne feront succomber celui qui se tourne vers le Christ et l’implore, car depuis qu’il les a vaincus sur la croix, tout pouvoir lui a été donné au ciel et sur la terre pour sauver le pauvre et l’asseoir sur le trône de gloire de son Père.