Dimanche 4 mars 2007 - 2e dimanche de Carême C

Voulez-vous passer de l’autre côté de l’écran ?

Genèse 15,5-12.17-18 - Psaume 26 - Philippiens 3,17 - 4,1 - Luc 9,28-36
dimanche 4 mars 2007.
 

Pourquoi les jeunes veulent-ils tous devenir des stars ? Parce qu’ils passent leur temps devant un écran : à force de rester le nez dessus, ils ne pensent qu’à le traverser. C’est logique. Mais c’est plus facile à fantasmer qu’à réaliser.

De même, la transfiguration en saint Luc est un développement logique du parallèle en Marc, et en Matthieu qui le suit de près. Chez eux, Jésus fut “métamorphosé aux yeux” des disciples : c’est un spectacle qui leur est donné, pour leur faire pressentir la résurrection de Jésus, lorsque son corps martyrisé sera transformé en corps glorieux. Chez Luc, en revanche, il s’agit d’une expérience de prière personnelle de Jésus, marqué par un colloque avec Moïse et Élie, tandis que Pierre, Jean et Jacques restent profondément endormis : ils ne voient donc rien ! Ils se réveillent seulement pour apercevoir la scène, et aussitôt une nuée vient les couvrir, à leur grande frayeur.

De même les pèlerins d’Emmaüs, dans l’évangile de Luc également, vont-ils reconnaître le Seigneur au moment où il disparaît après la fraction du pain, non sans qu’ils l’aient longuement entendu, sur la route, leur expliquer les Écritures et ce qu’elles annonçaient à son sujet : les souffrances du Messie et la mort qu’il devait subir pour entrer dans sa gloire. Ainsi, dans notre passage, Jésus s’entretient avec Moïse et Élie, qui représentent “la Loi et les prophètes”, sur son départ qui doit s’accomplir à Jérusalem. Le rapprochement est étroit. Or, l’épisode d’Emmaüs est “eucharistique” : à la messe, nous commençons par entendre la parole de Dieu lue dans les Écritures, puis nous y répondons, dans la mémoire de sa passion, en communiant au corps du Seigneur. Tout cela s’accomplit dans la prière et a pour résultat que nous devenions nous-mêmes le Corps du Christ qui est l’Église, chargé de sa mission d’annoncer l’Évangile au monde d’aujourd’hui.

Après Pâques et la Pentecôte, donc, les disciples pourront suivre Jésus sur son chemin de croix et de gloire. Mais avant cela ils en sont incapables, c’est pourquoi le Seigneur est seul à vivre tout à fait cette expérience de la transfiguration, comme il sera seul dans sa prière de terrible angoisse au mont des Oliviers, tandis que les mêmes Pierre Jean et Jacques, qu’il prendra encore avec lui à l’écart, resteront terrassés par un profond sommeil.

Au moment de la transfiguration, Jésus vient d’annoncer aux disciples sa passion et sa résurrection. Il les annoncera trois fois en tout, avec une insistance croissante. Comment se fait-il alors qu’au Jardin il demande : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe... » ? C’est que Jésus croit qu’il va souffrir sa passion, puisque le Père le lui a révélé, notamment par le colloque avec la Loi et les prophètes, mais il ne le “sait”pas. Les prophètes avant lui n’ont-il pas prié Dieu qu’il renonce à accomplir le dessein terrible qu’il avait prononcé, non sans être parfois exaucés ? Ainsi Moïse obtint que le Très-Haut accompagne en personne le peuple qui venait de pécher gravement contre lui, alors même qu’il avait déclaré ne pas pouvoir le faire sans l’exterminer. Quant à Élie, fuyant au désert vers l’Horeb, accablé et demandant la mort, il fut réconforté par l’ange, et le Puissant se manifesta à lui pour le relancer dans sa course et lui donner mission de consacrer des successeurs dans sa mission. Jésus aussi sera accablé d’angoisse au soir de l’agonie, malgré le réconfort de l’ange.

Nous voyons donc ici Jésus, le prophète des prophètes, s’inscrire dans la lignée de ses prédécesseurs, avec la même audace et la même humilité dans les limites de son humanité, mettant sa confiance dans la toute-puissance du Seigneur qu’il sert et servira jusqu’au bout. Ne se montre-il pas alors, malgré la grandeur de sa vocation et de sa mission, terriblement humain ? Sans doute. Mais cela ne doit pas nous donner pour autant plus de difficultés à croire en sa divinité, au contraire.

Car l’humble obéissance du Serviteur rend toute gloire au Père, la gloire même qu’il donne à son Fils sur la croix, parce qu’il l’avait auprès de lui de toute éternité. D’ailleurs, en Luc, la transfiguration n’est pas une métamorphose, nous l’avons dit, mais plutôt une transparence : « son visage apparut tout autre », dit l’évangéliste. À ce moment transparaît en son humanité la gloire de sa divinité. Sur la croix, les spectateurs ne verront qu’un homme défiguré en celui qui est pourtant le Fils de Dieu rendant à cet instant toute gloire au Père. La transfiguration prophétise physiquement ce que seuls les yeux de la foi pourront voir spirituellement jusqu’à la fin du monde.

Dans la foi, disciples de Jésus, nous pouvons et nous devons prendre le même chemin de fils de Dieu à sa suite, comme l’ont fait Pierre, Jean et Jacques, et bien d’autres comme eux, en leur temps. Nous devons croire à la parole reçue en entretien avec Moïse et Élie, de sorte que s’accomplisse notre vocation baptismale, car, si nous avons été faits fils de Dieu dans le Fils par la plongée dans sa mort, c’est pour que nous vivions déjà de sa résurrection dans l’accomplissement de la mission qu’il nous a transmise. Notre condition filiale n’apparaîtra pas aux yeux du monde comme un resplendissement visible habituellement, mais Dieu la reconnaîtra en tout ce qui sera dans nos vies un partage de la croix du Seigneur pour avoir part à sa gloire.

Mais, comment passer d’une latence morne de notre baptême, dans une religiosité médiocre, à une effectivité éclatante au regard des anges, sinon par “la contemplation de celui que nous avons transpercé”, comme nous y invite le Pape Benoît pour ce temps de carême ? Que ce ne soit pas pour nous un spectacle extérieur sur lequel nous ne cessons de buter, un écran qui nous arrête : traversons-le plutôt, passons par la porte nécessaire de la croix qui ouvre sur une vie déjà ressuscitée à la gloire du Père.

Voulez-vous, frères, accomplir “un carême eucharistique”, comme nous y exhorte encore le Pape, oui ou non ? Alors Dieu transfigurera notre vie en lumière pour le monde.