Dimanche 18 mars 2007 - 4e dimanche de Carême C

Mais qui est le boulet ?

Josué 5,10-12 - Psaume 33,2-7 - 2 Corinthiens 5,17-21 - Luc 15,1-3.11-32
dimanche 18 mars 2007.
 

Des deux qui sont attachés l’un à l’autre, lequel est le boulet de l’autre ? Petit rappel : l’image est celle de la masse de fer reliée par une chaîne à la cheville d’un forçat pour l’empêcher de courir. On peut ainsi le faire travailler à l’extérieur sans crainte qu’il s’enfuie : affligé de son boulet, il n’irait pas bien loin avant d’être repris.

Le prodigue de la parabole, lui, n’est empêché par rien de fuir la maison paternelle jusqu’en un pays lointain. Au contraire, muni de sa part d’héritage, il a tous les moyens de voyager à loisir. Rien ne le force à travailler et, visiblement, il n’est pas du genre à s’y mettre librement. Au contraire, il perd tout. Ce que la traduction liturgique rend par “une vie de désordre” est littéralement en grec une vie “qui ne peut être sauvée” ou “qui ne sauve rien”. Autrement dit, une vie de perdition.

Rien ne prouve que “les filles” y soient pour quelque chose. C’est l’aîné qui le prétend : pure supposition émise dans la colère contre son frère et, sans doute, non sans jalousie secrète à l’égard de celui qu’il soupçonne d’avoir pu réaliser ses propres fantasmes. Mais ne suis-je pas moi-même ainsi en train de soupçonner l’aîné gratuitement ? Pas tout à fait. Car la description de la descente du prodigue ne mentionne aucune compagnie humaine, au contraire : parvenu au fond du trou, il garde les cochons sans même pouvoir manger de leur pitance. Les cochons que sont des compagnons de débauche, eux, savent bien faire partager leur nourriture plus ou moins triste aux plus décavés d’entre eux.

Le fils perdu est seul, donc. Il a rompu les liens familiaux, oubliant si bien son père et son frère qu’il lui faudra connaître les tourments de la faim pour se rappeler une maison où les ouvriers avaient du pain. La mémoire du ventre lui fera trouver le chemin du retour, mais pas pour autant des sentiments filiaux : à son père sorti à sa rencontre et le couvrant de baisers il débite pourtant son petit boniment préparé pour obtenir sa part au repas des ouvriers. Une chose n’a pas changé chez lui, c’est l’absence de sensibilité qu’il manifestait déjà en réclamant brutalement son héritage et en partant aussitôt avec son bien comme un voleur avec son butin.

La révélation du jour, c’est que le fils perdu n’était pas seul. Comment cela ? Avec qui ? Pourquoi ? Parce que, comme dit saint Paul : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous. » Telle est en effet littéralement en grec la phrase que vous avez entendue dans la deuxième lecture, plus interprétée que traduite : « Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes ». Il est vrai qu’en français, à l’oral on peut se tromper : dans “il l’a fait péché”, “péché” est un substantif, comme faute, et non un verbe, comme fauter ; n’entendez donc pas : “il l’a fait fauter”, mais : “il l’a fait faute”. Cela dit, même ainsi précisée, cette phrase reste bien mystérieuse.

Or, nous comprenons ce qu’elle veut dire quand nous découvrons que le fils perdu n’était pas seul parce qu’il n’était pas sans le Fils bien-aimé de Dieu venu dans notre chair et crucifié pour nous. Car il s’est ainsi fait irrévocablement le compagnon de tout homme pécheur, proche de lui au point de tout porter de lui, jusqu’à son péché. Le boulet de l’homme, c’est son cœur dur, incapable d’aimer, son cœur de péché. Si le Fils de Dieu ne venait se constituer prisonnier de ce cœur par compassion infinie, l’homme ne pourrait même pas vivre. La charge de sa faute serait trop lourde pour lui, comme le dit Caïn meurtrier de son frère à son Créateur navré.

Vous qui vous reconnaissez dans le Prodigue, comprenez que le Fils de Dieu vous a accompagné tout le temps de votre errance. Il s’est attaché à vous définitivement, vous l’avez traîné partout où vous alliez, en tout chemin de perdition aussi. Il a subi tout ce que vous viviez de misère ou de mal, sans se faire jamais pesant. Il n’a pas entravé le moins du monde la liberté que Dieu vous a laissée, même lorsque vous en avez mal usé. Allez-vous le lui reprocher ? Comprenez aussi que c’était afin que vous deveniez une créature nouvelle, que vous soyez fait justice de Dieu en lui pour l’éternité.

Dieu a choisi Jacob, notre Père, et lui a dit : Je suis avec toi, je serai avec toi. Il l’a dit à Abraham, il l’a dit à Moïse, il a toujours tenu sa parole. Et quand son fils se plaignait de cette présence, à cause de ses révoltes, le Seigneur lui promit : Je ne serai plus un fardeau pour toi, Israël ! De même, si la présence de Dieu se fait pesante pour vous à cause de votre péché, comprenez en Jésus Christ que c’est lui qui vous a supportés pour que vous soyez libérés du mal et qu’enfin vous connaissiez la joie d’aimer votre Père et votre frère.