Vendredi Saint 18 avril 2003 - Célébration de la Passion du Seigneur

Le matin, cela peut être dur.

Isaïe 52,13 à 53,12 - Hébreux 4,14-16 et 5,7-9 - Jean 18,1 à 19,42
mardi 22 avril 2003.
 

Le matin, cela peut être dur.

D’abord quand ce n’est pas vraiment le matin parce qu’on se lève si tôt que c’est encore la nuit. En plus, on a veillé tard, dans des conditions difficiles. Et, dehors, il fait un vent froid et hostile, tandis que s’annonce une journée sans joie et lourde de peines.

Qui d’entre nous n’a connu, un jour ou l’autre, cette révolte de tout le corps qui refuse d’être arraché à l’inconscience et la torpeur du sommeil ? Et pour certains, c’est un tourment quotidien.

Pourtant, le plus souvent, on se lève quand même. Pourquoi ? Par nécessité, en général. Et mieux vaut à l’homme, pour cela, de subir une contrainte physique ordinaire, quel qu’en soit le goût de servitude, que d’être livré chaque matin à sa volonté défaillante pour une débâcle et une défaite inéluctables.

Mais, Dieu merci, il est un autre motif pour surmonter l’épreuve, encore plus efficace et qui rend toute gloire à l’homme : la perspective d’accomplir un service absolument nécessaire à une personne qu’on aime. Quelle mère n’a pas connu cela. Et quel père. Et quiconque aussi, quoi que n’ayant pas d’enfants, est père ou mère, par une fécondité spirituelle qui ne l’engage pas moins physiquement.

Alors, non seulement on se lève sans hésiter, en dépit de toute la douleur et de tout l’effort qui n’en sont pas moins réels, mais encore on se prend à aimer vivre ce moment et accomplir cette action !

Car, dans la souffrance et la contrainte qui pourtant sont détestables en soi, celui qui les endure volontiers pour le service d’autrui éprouve la victoire de la charité sur toute l’hostilité du monde, le triomphe de l’amour sur la mort.

Tel est, en sa passion, le Jésus de l’évangéliste saint Jean. Royal devant ses juges et ses bourreaux, tandis qu’il souffre et subit leurs sentences et leurs violences, il manifeste sa conscience d’accomplir ainsi librement le salut du monde et d’entrer dans sa Gloire.

Voilà pourquoi l’Église nous invite aujourd’hui à vénérer sa croix.

Ce geste d’embrasser un instrument de supplice est en soi des plus horribles : il nous rappelle péniblement les pires atrocités qui se commettent en ce monde, et que l’actualité récente remet, hélas, à l’ordre du jour.

Mais c’est la croix de Jésus que nous embrassons, et nulle autre, ce sont la souffrance et l’humiliation qu’il a subies en les assumant parfaitement dans sa liberté souveraine, parce qu’ainsi il nous libérait de nos péchés.

Cette croix, il nous est donné d’y avoir part. Voilà ce qui nous est offert : de ne plus subir aucune contrainte ni aucune douleur sans pouvoir la recevoir librement comme participation à la croix de Jésus Christ pour le salut des hommes qu’il a aimés jusqu’à donner sa vie pour eux.

Ainsi, le geste physique que nous allons accomplir sur ce bois, génuflexion, baiser ou simple inclination, sera signe d’amour et de vie, et non hommage à la haine et à la mort.

D’ailleurs, ne faisons-nous pas le signe de croix sur nous-mêmes et sur nos enfants ? Est-ce un signe de mort que nous faisons alors ? Non, bien sûr. Quand nous le traçons bien largement sur notre poitrine, c’est Dieu même qui nous embrasse, Père, Fils et Saint Esprit.

Et si nous nous laissons ainsi embrasser par Dieu, nous dont tout le malheur était d’être devenus ses ennemis, c’est par la grâce de la croix de Jésus Christ qui nous a réconcilié avec Dieu, cette croix dont nous faisons le signe.

Ne craignons pas d’embrasser la Passion de Jésus, de vivre avec lui ce chemin d’un dur matin, qui n’en était pas encore un quand il a commencé, qui est resté obscurité jusqu’à l’heure de midi et jusqu’à l’offrande du soir, cette nuit de la Lumière que pensaient arrêter les ténèbres, à l’heure même où elle mettait au monde le matin qui n’aura pas de fin.