Dimanche 15 avril 2007 - Deuxième dimanche de Pâques, Dimanche de la divine Miséricorde - Baptême d’un petit enfant, Juliette

Sacrée ambition, tout de même, les candidats à l’élection présidentielle !

Actes 5,12-16 - Psaume 117,1-4.22-27.29 - Apocalypse 1,9-11a.12-13.17-19 - Jean 20,19-31
dimanche 15 avril 2007.
 

“Sacrée” ? Pas tellement : c’est un désir très ordinaire, de vouloir devenir le chef suprême. Commander plutôt qu’obéir, nous le voulons tous depuis tout petit, n’est-ce pas, Juliette ? Logiquement, plus on s’élève parmi les autres, plus on commande et moins on obéit ; et plus on commande, plus on fait ce qu’on veut et moins on subit ce qu’on ne veut pas. Alors, si l’on atteint le sommet, on commande à tous et on n’obéit à personne, forcément. Du coup, sûrement, on peut faire tout ce qu’on veut et on n’est obligé à rien de désagréable. Quelle perspective délicieuse !

Quand même, me direz-vous, les candidats ne sont plus des bébés, ils ont dépassé le stade du désir infantile de toute puissance. Sans doute. Et vous, l’avez-vous vraiment dépassé tout à fait ? Les hommes en vue, avant d’être des modèles pour le public, en sont des reflets. Or, notre époque est particulièrement régressive et narcissique. Le mot d’ordre commun est : « Nous voulons des satisfactions, et pas de frustrations ! »

Bien sûr, le principe de réalité s’est forcément imposé à des hommes et des femmes qui ont une longue carrière derrière eux. Néanmoins, la fonction suprême, surtout en France, garde une aura singulière, un parfum dangereusement enivrant de “sacré”, justement, au sens étymologique de “mis à part”, “au-delà”, en un lieu inaccessible au commun des mortels.

Ceux qui apparaissent comme “sacrés” en ce sens, dans le passage des Actes des Apôtres que nous avons entendu en première lecture, ce sont “tous les croyants”, puisque “personne n’osait se joindre à eux”. En fait, d’ailleurs, la traduction liturgique fait ici un choix grammaticalement possible, mais peu vraisemblable d’après le contexte. La suite, en effet, semble contradictoire, puisque « des hommes et des femmes de plus en plus nombreux adhéraient au Seigneur par la foi. » On peut comprendre, plus logiquement, que ceux qui se tenaient à part et “d’un seul cœur sous la colonnade de Salomon” étaient les Apôtres, par les mains de qui “beaucoup de signes et de prodiges se réalisaient dans le peuple”. Pour le moins, l’ambiguïté est dans le texte.

Or, la même ambiguïté se trouve aussi dans l’évangile d’aujourd’hui. Ceux qui se tiennent réunis en un certain lieu sont constamment appelés “les disciples”, ce qui est très général. Mais le héros de l’histoire est “Thomas, l’un des Douze”. Si bien, d’ailleurs, qu’on a coutume de se représenter le groupe auquel tout cela arrive comme celui des Apôtres sur la foi de qui le Seigneur a choisi de fonder son Église.

Donc, nous pouvons comprendre que le sacré collège des “Douze” (malgré la défection de Judas) reçoit aujourd’hui une leçon de réalité dont le retour de Thomas est l’occasion parfaite. Cet Apôtre, en effet, joue dans l’évangile le rôle du réaliste : on ne lui fera pas prendre un revenant quelconque pour le Jésus en chair et en os, capable de souffrir et de mourir, qu’il a aimé et suivi longtemps, et puis perdu trois jours auparavant.

Thomas n’a pas tort, et Jésus lui donne raison. La résurrection n’efface pas la passion, parce que la souffrance et la mort du Fils de Dieu sur la croix demeure le moment plénier de la révélation de Dieu aux hommes comme Amour souverain accomplissant leur salut. C’est là qu’il est parfaitement digne de foi et qu’il le restera jusqu’à la fin. Vous avez entendu, en deuxième lecture, le livre “de l’Apocalypse”, ce qui signifie littéralement “de la Révélation”. Il s’agit, selon les premiers mots que saute le découpage liturgique, de la “Révélation de Jésus Christ”. C’est lui qui dit : « J’étais mort, mais me voici vivant pour les siècles des siècles. »

Il ne s’agit pas, dans la joie de Pâques, d’oublier ce que fut le chemin de Jésus, puisque la puissance de sa résurrection est à l’œuvre en nous pour que nous puissions le suivre, devenir “disciples”. Or, en “montant à Jérusalem”, le Christ n’a cessé de se rapprocher de la plus grande obéissance et de la souffrance. En s’élevant vers sa gloire, il n’a pas “gagné” selon nos critères de satisfaction, mais il a bel et bien perdu. Et c’est ainsi qu’il a accompli sa mission et la volonté de son Père.

C’est pourquoi la leçon de Thomas est d’abord pour les Apôtres, puisqu’ils sont en quelque sorte élevés au-dessus de leurs frères pour marcher à leur tête au nom du Seigneur. Elle est pour les Apôtres et pour leurs successeurs dans le sacerdoce ministériel, les évêques et les prêtres. Désirer devenir prêtre, ou évêque, n’est-ce pas une sacrée ambition ? N’y a-t-il pas là quelque désir bien humain de gagner en satisfaction en parvenant à commander plutôt qu’obéir, et faire ce qu’on veut plutôt que subir ? Ce n’est pas impossible. En tout cas, il faut alors apprendre que perdre en montant est bien plutôt le mouvement que nous a montré le Sauveur et qu’il s’agit, pour les pasteurs, non seulement d’éprouver en eux-mêmes, mais encore de donner en exemple à tout le peuple au service de qui ils sont établis. Le plus grand se fera le plus humble et le plus obéissant, et peut-être aussi le plus souffrant. Mais ce n’est pas non plus un concours à l’envers : tous, nous n’avons à rivaliser que de charité dans l’émulation des fils de Dieu à qui est donnée la paix qui surpasse tout ce qu’on peut désirer, cette paix que par trois fois dans notre évangile Jésus répand sur ses disciples. Voilà, Juliette, ce que nous inspire l’Esprit saint soufflé par le Seigneur sur les siens au soir de Pâques.

Car l’ambition sacrée de l’Église n’est pas de dominer le monde, mais de lui manifester la bienheureuse résurrection de Jésus Christ.