Samedi 26 mai 2007 - Vigile de la Pentecôte

Tournée générale ! Ça ne se refuse pas.

Genèse 11,1-9 - Psaume32,10-15 - Exode 19,3-8.16-20b - Psaume 18,8-11 - Ézéchiel 37,1-14 Psaume 106,2-5.8-9 - Joël 3,1-5 - Psaume 103,1-2.1a.24.27-30 - Romains 8,22-27 - Jean 7,37-39
dimanche 27 mai 2007.
 

Quand un philanthrope ou un enthousiaste se propose d’offrir à boire à tout le monde, on ne se demande pas si on a vraiment soif ou envie, on accepte évidemment. Il faudrait beaucoup de malveillance ou d’hostilité envers le généreux donateur pour lui opposer une rebuffade.

Et pourtant, voilà bien ce qui est arrivé à Jésus. « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive ! » clame le Christ debout dans le Temple en s’adressant à tous. Mais ils l’ont crucifié. Pourquoi ? Quelle malveillance ou quelle hostilité envers l’ami des hommes lui valent ce rejet de la part de ceux à qui il offre l’eau de la vie ?

Vous avez entendu, dans la première partie de cette veillée, quatre lectures de l’Ancien Testament : ces textes nous révèlent les obstacles qui empêchent les hommes d’accueillir le don de Dieu, mais aussi la façon de les franchir. Chrétiens marqués par l’expérience de l’insensibilité du monde qui nous entoure à notre foi et à l’annonce du Christ, nous nous demandons en effet comment trouver la soif des gens, comment leur faire découvrir et reconnaître la soif qui les habite au plus profond d’eux-mêmes. Comme dit saint Augustin, « Le Christ, c’est le pain qui cherche la faim. » Et la poétesse Marie Noël à sa suite : « Dieu est la source qui a soif. »

1. Babel : l’oubli

Les hommes peuvent tellement se passionner pour la technique et la science, pour la fabrication de toutes sortes de choses, pour la domination du monde par le moyen du concept et de la machine, qu’ils n’éprouvent alors le besoin de rien au-delà. Ils peuvent ainsi ignorer tout à fait la soif de l’autre en eux-mêmes.

Les femmes sont d’abord moins exposées à cette obsession opérationnelle et intellectuelle : elles sont plus sensibles au primat de la vie et de la relation. Mais elles peuvent s’investir passionnément dans la captation de l’homme, et finalement cela ne vaut donc pas mieux.

Ainsi les hommes se gorgent de “trompe-la-soif”, ils trompent en eux la soif de l’Autre. Telle est la situation de ceux qui pensent, consciemment ou non, que « Dieu n’est rien ». L’Écriture, déjà, dénonce cette folie, mais nous la connaissons bien aujourd’hui encore, surtout dans nos sociétés matérialistes d’abondance et de consommation.

Voyez, dans le récit biblique, comme les hommes font des briques avant même de savoir à quoi elles leur serviront ! Il faut que quelque chose vienne briser l’autosatisfaction absurde de l’humanité sans but pour que s’ouvre à nouveau en elle la soif de sa Source bienheureuse.

2. Le Sinaï : la haine

Un midrash (méditation juive de l’Écriture) rapproche le nom du Sinaï du mot sina, qui signifie en hébreu : “la haine”. Ce rapprochement, au demeurant, est purement phonétique car les racines des deux mots sont formées de consonnes différentes. Mais la réflexion qu’il inspire est très éclairante : les païens auraient été jaloux du peuple élu recevant le don merveilleux de la Loi et de l’Alliance comme un privilège. Et la haine qu’ils en conçoivent devient bientôt réciproque. Ainsi, en réponse à l’inestimable présent de sa parole que Dieu fait descendre du ciel, les hommes font monter entre eux le « mur de la haine » que Jésus devra détruire en sa propre chair crucifiée.

C’est une sorte de logique paradoxale de l’action de Dieu pour le salut des hommes tombés au pouvoir du péché que ses interventions semblent d’abord “faire plus de mal que de bien”. On le voit aussi dans l’histoire de la libération du peuple esclave en Égypte par Moïse : ses initiatives à l’adresse du Pharaon entraînent une aggravation de la situation du peuple. Ensuite, les fléaux s’abattent sur les Égyptiens sans les fléchir, mais en aiguisant plutôt leur hostilité.

Ce mouvement qui culmine historiquement dans la mort du Fils de Dieu y trouve sa fin, et pourtant il n’a pas fini de se produire : nous en sommes encore les témoins. La haine entre les juifs et leurs voisins, celle aussi du “monde” envers les chrétiens, comme toute haine d’ailleurs, démontre le refus de Dieu, un refus qui se radicalise d’autant plus que Très-Haut s’efforce miséricordieusement d’en libérer l’humanité. Ainsi les hommes ne cessent de haïr la source à laquelle pourtant ils aspirent.

Puisque, ce cercle vicieux infernal, le Christ l’a brisé par le sacrifice de lui-même, nous ne pouvons envisager d’autre voie pour nous, ses disciples : il faut se faire pardonner, toujours, le privilège du don reçu en l’offrant et en s’offrant avec lui.

3. La mort : le désespoir

Un ossuaire est pour nous une vision affreuse : nous avons horreur de la mort. Notre vie bute sur cette énigme insoluble et insupportable au point que nous n’avons d’autre ressource que d’essayer de l’oublier. Ainsi les païens idolâtrent-ils l’apparence d’une vie parfaite et sans fin dans la jeunesse, la beauté et la jouissance, mais cette passion n’est qu’une distraction éphémère et illusoire. De plus, elle s’exaspère quand on s’y abandonne : la recherche effrénée du plaisir dégénère inexorablement en sado-masochisme et en autodestruction. Nous pouvons hélas toujours aujourd’hui en faire le constat navrant.

Ainsi les hommes se creusent des citernes fissurées par ignorance de la source des eaux vives. Les fils d’Israël eux-mêmes se sont si souvent détournés de leur Seigneur plein de grâce et de bonté, comme s’ils désespéraient de lui ! Mais, à l’heure la plus sombre, Le Verbe a fait germer en eux l’intuition de la résurrection à venir.

Nous qui en avons toute connaissance dans le mystère pascal du Christ, nous devons aimer la vie en toute vérité divine et cultiver la joie dans l’espérance de l’éternité, non dans l’éclat fragile de la vanité.

4. Le Jour de Dieu : la peur

Par les prophètes, vous l’avez entendu au livre du prophète Joël, Dieu a même promis à son peuple le don parfait et infini répandu en abondance sur toute chair. Mais voyez à quel prix est prévu le don de l’Esprit ! Joël ne nous offre qu’un exemple des terribles visions de ce Jour de Dieu qui, pour accomplir la fin du monde en toute justice, n’apparaît pas moins comme une intervention divine infiniment redoutable pour la terre et tous ses habitants.

Nous savons, nous, que le châtiment dû aux pécheurs est tombé sur le Saint et l’innocent. Pourtant, nous ne cessons de craindre de nous approcher de Dieu, et ce n’est pas sans raison puisque son propre Fils n’a pas été épargné. Tel est le secret de la terreur qui nous fait redouter la source de l’Amour. Mais là aussi, dans le sacrifice de la croix, se trouve le surcroît d’amour qui nous rend capables de surmonter toute peur et de le suivre, pour notre bonheur déjà en cette vie au milieu des épreuves, et pour notre joie éternelle. Le coup de lance, en effet, n’a rien pu contre celui qui avait donné sa vie, mais il a ouvert la source que rien ne pourra jamais fermer ni tarir.

N’ayons donc pas peur du prix dont il nous faudra payer la fidélité, puisque le Défenseur sera avec nous à travers le feu et pour toujours.

Par-dessus tout, solidaires de cette création tout entière qui crie sa souffrance, prions ! Prions sans cesse, prions en tout temps, prions pour toute chose, prions avec tous les saints, prions le Seigneur Jésus Christ, prions par lui et prions en lui. C’est le sens propre de cette veillée de Pentecôte que la prière insistante et inlassable, confiante et ardente, de toute l’Église unie dans un même lieu qui est le corps du Seigneur. Il s’agit, certes, de l’attente de l’Esprit saint promis aux Apôtres et qui descendra bientôt sur eux en langues de feu. Mais il s’agit aussi de notre prière toujours et partout, car toute prière chrétienne est demande de l’Esprit.

Si nous avons soif de l’Esprit, nous en serons emplis et comblés, nous en répandrons le goût et la grâce autour de nous, et il coulera en abondance du sein de notre communion sacrée jusqu’à faire le tour de la terre.