PARIS NOTRE-DAME du 7 juin 2007

Notre démocratie est déjà une sorte de religion

Interview du Père Marc Lambret
jeudi 7 juin 2007.
 

Paris Notre-Dame : En pleine actualité électorale, vous publiez un essai sur les liens entre religion et démocratie, où vous bousculez l’idée que l’on se fait habituellement des deux notions. Vous évoquez la démocratie comme religion. Que voulez-vous dire ?

P. Marc Lambret : J’ai écrit ce livre indépendamment de l’actualité électorale, mais il vrai que la période est propice.... Pour entrer dans ce livre, il faut renoncer à certaines idées communes sur la démocratie et la religion. Ainsi je vois en notre démocratie réelle déjà une sorte de religion : le “consensus démocratique” comprend une série de convictions tacites que partagent la grande majorité des français, par exemple : « toute personne, même fautive ou coupable, a le droit de vivre, d’être respectée et défendue... Il faut donner ses chances à tout le monde... Il faut une justice sociale et en même temps, on ne peut pas assumer toute la misère du monde... » Sans oublier l’écologie, la toute dernière conviction de notre religion commune.

Faite de bons sentiments élémentaires, notre « religion française » est pauvre et fragile. Elle nous donne une vie politique assez misérable dans laquelle nous n’avons pas le courage d’affronter les questions vitales, par exemple assurer la pérennité du système de protection sociale et mettre en place une véritable coopération avec les pays pauvres. Et quand elle se heurte à des cas extrêmes, -par exemple que faire d’un violeur d’enfant- notre religion ne tient pas le coup : nous voulons tous sa peau.

Nous avons banni les dieux, nous croyons ne plus en avoir, or la justice, la liberté, le progrès, la solidarité, la citoyenneté en sont pour nous. Nous employons des mots, nous déployons des rites, sans mesurer ce qu’il y a de religieux dans tout cela.

S’agit-il d’un « retour du religieux » ?

Ce qu’on appelle le retour du religieux correspond à un épuisement, un effritement des idéologies marxistes et national-socialistes anti-religieuses, c’est-à-dire anti-humaines. Cette « faillite des idéologies » permet à l’homme religieux d’émerger et de s’ébrouer. Il se précipite alors sur les sous formes de la religion. On le constate dans des symptômes qui n’ont pas lieu de nous réjouir : le foisonnement du marché de l’ésotérisme, à coups d’horoscope, d’amulettes, de spiritisme et d’occultisme... Chez les jeunes, dans les collèges et lycées, cela est bien plus toxique que le tabac.

-  Dans un certain nombre de paroisses, les élections ont été l’occasion de s’interroger sur la place des chrétiens dans la société. Pensez-vous que ces initiatives soient du ressort d’une paroisse ? Cela doit-il se poursuivre au-delà des élections ?

Pourquoi avons-nous besoin de rappeler aux chrétiens leur devoir de s’engager ? C’est qu’à mon avis, il y a deux idées reçues à combattre. La première est que la religion serait une affaire privée. Il s’agit en fait d’un aveuglement sur ce qu’est la foi au Christ. Qu’elle doive toucher chacun personnellement de manière unique, oui. Mais la foi n’est pas d’abord une affaire privée. C’est la foi de l’Eglise, elle a un caractère social et a forcément à voir avec la société dans son ensemble. Deuxième idée très tenace : la foi serait autre chose que la politique. Nous sommes loin de comprendre que la Parole de Dieu change tout, jusqu’à la vie politique d’un pays. Cela veut dire que les chrétiens doivent être présents partout dans la société, pas tellement pour prendre la parole au nom de leur foi, ni pour faire passer des idées chrétiennes, mais pour vivre les réalités communes, forts de leur foi et de l’Esprit Saint.

Est-il besoin de conférences pour nous éclairer là-dessus ? Les homélies, le catéchisme la préparation aux sacrement, toute la vie paroissiale doit nous permettre de découvrir la portée de notre foi.

Dans votre quartier, dans votre paroisse, les chrétiens sont-ils investis ?

La tradition paroissiale et l’histoire du quartier font que beaucoup de chrétiens sont investis dans les œuvres confessionnelles et non confessionnelles. Il n’y a pas d’oeuvres caritatives qui ne soient pas animées par des chrétiens. À ND de Clignancourt, on sert par exemple 100 repas par jour aux démunis. L’accueil et l’aide aux personnes en difficulté sont considérables. Beaucoup de paroissiens sont engagés dans des associations diverses : de parents d’élèves, de quartier et d’autres. Il me semble que les chrétiens « mouillent la chemise » plus que d’autres.

Propos recueillis par Claire Folscheid