Dimanche 10 juin 2007 - Le Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ

Réveillez-vous !

Genèse 14,18-20 - Psaume 109,1-4 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Luc 9,11b-17
dimanche 10 juin 2007.
 

Réveillez-vous ! Étrange appel : si vous dormez, vous ne pouvez l’entendre, et si vous ne dormez pas, à quoi bon vous l’adresser ? Mais peut-être ne dormez-vous que d’un œil, gardant juste assez de vigilance pour percevoir qu’on vous exhorte à plus d’éveil.

Nous vivons ainsi, me semble-t-il, avec un œil fermé et l’autre à demi ouvert. Des savants très sûrs d’eux expliquent qu’il n’y a que la matière : nos pensées et nos sentiments se réduiraient exactement à quelques réactions chimiques dans notre cerveau. À l’inverse, certaines spiritualités enseignent que le monde matériel n’est qu’illusion, la réalité véritable se situant dans un ailleurs qu’il faut rejoindre par la méditation et le détachement de toute contingence d’ici-bas.

Plus simplement, nous sommes tentés, tour à tour, de nous laisser absorber tout entiers par les petites choses de la vie pour mieux oublier les questions essentielles, ou de nous gargariser de grandes idées générales pour nous justifier de négliger le soin des réalités ordinaires qui sont le lot commun des hommes. Matérialistes et idéalistes sont ainsi les frères ennemis d’un même jeu de dupes où l’on se donne l’air supérieur de savoir ce qu’il en est du monde alors qu’on ne le vit à peine qu’à moitié.

Semblable est l’illusion aussi bien des tenants d’un collectivisme où l’humanité n’apparaît que comme un ensemble social dont les individus sont des rouages, que des chantres d’un subjectivisme selon lequel chacun serait un monde autonome en soi. Les uns scellent allégrement le sort de « générations sacrifiées » tandis que les autres déclarent naturel et inévitable un “combat pour la vie” qui sélectionne les plus forts en éliminant les autres. Sans aller jusqu’à ces outrances idéologiques qui ont ravagé le vingtième siècle, nous continuons à osciller entre la revendication d’une liberté individuelle qui justifierait toute sorte de “c’est mon choix” et un comportement grégaire qui, pour être largement inconscient, n’en est que plus pesant sur nos sociétés occidentales.

L’affrontement des partis et des courants, chacun s’efforçant de diaboliser l’autre en prétendant au monopole de la vision correcte de la société et donc de la justesse du programme politique, me paraît illustrer notre pauvre situation de mal voyants qui s’interpellent sur les places du débat public, se faisant gloire d’un œil à demi ouvert là où celui de l’autre, disent-ils, est tout à fait fermé. Il faut pourtant bien aller voter.

Mais comme il est bon d’entendre l’évangéliste nous dire que Jésus « guérissait ceux qui en avaient besoin » ! Encore que la formulation pourrait suggérer un commentaire impertinent : on se doute bien qu’il guérissait ceux qui en avaient besoin plutôt que les autres. Mais c’est la traduction liturgique qui, en voulant alléger ce qu’il y a d’un peu redondant dans le texte grec, rend l’expression plus maladroite. Luc écrit en effet que Jésus « soignait ceux qui avaient besoin de thérapie ». Sachant que nous avons affaire d’une part au meilleur écrivain du Nouveau Testament et d’autre part à celui que saint Paul appelle “le cher médecin”, nous devons chercher à comprendre ce qu’il veut nous dire plutôt qu’à le corriger.

Les médecins, comme tout le monde donc, sont tentés de considérer leur discipline d’un seul demi œil ouvert pour mieux pouvoir s’imaginer qu’ils la dominent. Les uns expliquent qu’il n’y a pas de maladies, mais seulement des personnes malades, chacune étant un cas unique. Les autres, à l’inverse, soutiennent que la médecine est une science exacte. Jésus, le parfait médecin, sait bien, lui, que la réalité ne se laisse réduire à aucune de ces deux visions partielle et partiales. Chaque personne doit être soignée pour elle-même, et il y a des thérapies communes.

Or, le remède suprême aux maux de notre humanité, qui est en même temps la nourriture de la vie éternelle offerte aux hommes, c’est le don sacré de son corps et de son sang que nous fêtons aujourd’hui. En effet, c’est parce que nous n’avons pas la force de considérer le monde dans sa profondeur immense et mystérieuse que nous nous enfermons dans les visions courtes et antagonistes qui nous précipitent les uns contre les autres.

Si nous étions capables aussi bien de nous émerveiller devant le mystère d’une fleur ou d’un caillou que de nous occuper humblement et diligemment de toutes les tâches les plus ordinaires, d’élever notre esprit aux considérations les plus vastes sur la vie et le destin des hommes et de prendre en compte toute personne comme si le sort du monde en dépendait, de rechercher le bien commun au prix du sacrifice de nos propres intérêts et de poursuivre avec ardeur le projet de nous “réaliser” d’une manière digne de la grandeur de l’homme, nous serions plus capables d’envisager le mystère de l’Eucharistie.

« Quand même, croire que ce pain est devenu le corps du Christ, et ce vin son sang, c’est tout simplement un saut dans l’irrationnel et une décision de l’esprit contraire à l’évidence et au sens commun » disent certains avec l’air d’énoncer un fait assuré. Je crois surtout que cette réaction traduit nos illusions sur le caractère assuré de notre connaissance de la réalité. Au contraire, nous devrions nous laisser entraîner par le mystère de l’Eucharistie, dans la manducation et dans l’adoration, pour nous ouvrir plus largement et plus profondément au mystère de l’être.

Nous étions comme morts par suite de nos fautes, mais le Christ ressuscité nous a donné sa vie nouvelle par le baptême. À cette vie, nous ne sommes encore qu’à demi éveillés, et l’Eucharistie est le traitement qu’il nous faut, au moins chaque dimanche, pour nous guérir de nos contradictions et nous rendre forts pour vivre en chrétiens.

Croyons donc au corps et au sang du Seigneur auxquels il nous donne de communier afin de nous éveiller tout à fait à sa vie.