Dimanche 24 juin 2007 - Nativité de saint Jean Baptiste - Baptême d’un petit enfant

Che sera, sera

Isaïe 49,1-6 - Psaume 138,1-3.13-15 - Actes 13,22-26 - Luc 1,57-66.80
dimanche 24 juin 2007.
 

Vous connaissez la chanson ? « Che sera, sera, demain n’est jamais bien loin, laissez l’avenir venir, che sera, sera, qui vivra verra. » Avec son air de berceuse, ce refrain semble vouloir tranquilliser les inquiets : ne vous faites pas tant de souci pour demain, en somme. Mais que veut-il dire, plus précisément, quelle confiance exprime-t-il ?

“Che sera, sera”, entre italien et espagnol, signifie : « Ce qui sera, sera. » S’agit-il d’un fatalisme : de toute façon, ce qui doit arriver arrivera, c’est écrit, alors inutile de se ronger les sangs, il n’y a qu’à attendre la suite et, si du moins l’on est encore vivant demain, on verra bien ce qu’il en sera ? Ou bien, au contraire, d’une témérité : agissons à notre guise sans souci des conséquences, on verra toujours ce qui arrivera ; d’une façon ou d’une autre, ceux qui vivront demain devront bien s’en accommoder ?

« Que sera donc cet enfant ? » se demandent les voisins au sujet du fils d’Élisabeth et Zacharie, et ils n’ont pas l’air tranquilles : ils sont “saisis de crainte”. Pourquoi ? Parce la main du Seigneur était sur Jean, et tout Juif savait bien ce que cela voulait dire à cette époque. Nous connaissons la teneur de la prédication du Baptiste lorsque, parvenu à l’âge d’homme, il commença à “être manifesté à Israël” : dans la lignée de ses devanciers, il se mit à annoncer le jour du Seigneur, jour grand et redoutable, jour de feu et de jugement.

Ne sommes-nous pas étonnés de retrouver si fréquemment Jean Baptiste dans la liturgie ? Déjà, il vient immanquablement en Avent et en Carême, et voilà qu’en ce début d’été nous le retrouvons une fois de plus. C’est que le 24 juin tombe cette année un dimanche, et cette solennité prime sur l’ordinaire. La nativité de saint Jean Baptiste est en effet une solennité, alors que, par exemple, celle de la Vierge Marie n’est qu’une fête, qui n’existait d’ailleurs pas encore au temps de saint Augustin tandis que celle de Jean Baptiste si, et déjà de longue date.

Pourquoi donc s’embarrasser toujours de celui qui représente l’Ancien régime de la révélation alors que la nouveauté absolue de la grâce donnée en Jésus Christ est désormais la clef et la lumière de nos existences ? Quelle est la raison de cela ? tout simplement, je crois, ce que le pape formule ainsi dans son dernier livre, “Jésus de Nazareth” : « Une juste intrication de l’Ancien et du Nouveau Testament a toujours été et reste une composante essentielle de l’Église » (page 144).

« La Loi et les prophètes vont jusqu’à Jean », dit Jésus dans l’évangile. Autrement dit, l’Ancien Testament. Et voilà que, par la liturgie, l’Église fait en quelque sorte passer Jean dans le Nouveau. Je pense qu’il s’agit de cela : l’Ancien Testament trouve une nouvelle naissance dans le Nouveau car Jésus, en accomplissant les Écritures, ne les abolit pas. Nous ne cessons pas d’avoir besoin de l’Ancien pour entendre le Nouveau nous dire que Jésus est ce Messie que promettaient les prophètes sous la motion de l’Esprit.

L’exemple de l’enfant, si souvent donné par le Seigneur, nous aide encore ici à comprendre. Il est génétiquement tout entier issu de ses parents et pourtant tout à fait nouveau. Il est une vie neuve, en laquelle ses parents se trouvent recevoir comme une nouvelle naissance, puisqu’il porte leur vie au-delà de leur propre existence, qu’il les emmène dans l’avenir au seuil duquel ils devront s’arrêter.

Voyez comme l’Évangile nous révèle en pleine lumière la grandeur et le prix de notre humanité en nous révélant l’événement inouï de son salut par la grâce du Fils de Dieu fait homme. Ainsi, le baptême dans la mort et la résurrection du Seigneur ne nous écarte pas de l’humanité, au contraire, il nous donne d’y entrer plus pleinement que jamais en accueillant la grâce de la vie nouvelle.

Par le baptême, chers amis, Gaspar va entrer dans le nouvel âge de l’humanité, le temps du salut en Jésus Christ où l’histoire réussit. Il est appelé, par la puissance de l’Esprit Saint, à voir cet accomplissement et à y contribuer de toute sa grâce dans le concert des enfants de Dieu rassemblés en Église pour la louange et la gloire du Père. Mais il ne répondra pas à sa vocation sainte sans passer toujours à nouveau par le Précurseur, sans parcourir inlassablement à nouveau le chemin de conversion qui nous est offert dans le franchissement spirituel du temps des promesses à celui de l’accomplissement.

Chrétiens, nous ne pouvons retomber dans le fatalisme des païens chez qui l’histoire ne cessait de se répéter implacablement pour une humanité condamnée à connaître l’éternel retour du cycle des joies éphémères, des espoirs déçus, des douleurs et de la mort. Nous ne saurions céder non plus à l’ivresse irresponsable du modernisme qui se targue d’inventer un futur affranchi de toute dette envers le passé qui l’a porté au monde.

Dans le Christ, nous accueillons chaque jour l’avenir d’une Tradition sainte qui nous rappelle sans cesse la parole du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob à Moïse : “Je suis qui je suis”, “Che seré, seré”, en somme, “Je serai qui je serai”. Et nous le laissons venir en nous, et nous le laissons agir par nous, jusqu’au jour où il sera tout en tous.