Dimanche 8 juillet 2007 - 14e dimanche de l’année C

Serions-nous un peu paranos, voire franchement paranoïaques ?

Isaïe 66,10-14 - Psaume 65,1-7.16.20 - Galates 6,14-18 - Luc 10,1-12.17-20
dimanche 8 juillet 2007.
 

Parano, dans le langage familier, signifie “excessivement inquiet”.

Mais la paranoïa, au sens strict, c’est une surestimation pathologique du moi accompagnée de méfiance maladive envers les autres et de fausseté du jugement, ce qui entraîne délire rationalisé, agressivité et inadaptation sociale.

Alors la question se pose : le peuple élu ne serait-il pas paranoïaque, inévitablement ? Ne doit-il pas se prendre pour le roi, le père et même le dieu des autres nations ?

Démonstration par l’Écriture.

Le nombre 70 en dit long à ce sujet : il évoque les nations dont le chiffre biblique est 7 ainsi que ses dérivés. Or, dans notre évangile, Jésus « en envoie encore soixante-douze ». En réalité, soixante-douze et soixante-dix sont deux variantes de notre texte, de valeur égale. Mais pourquoi “encore” ? Parce qu’auparavant il avait déjà envoyé les Douze, les Apôtres. Ici nous avons une allusion claire au livre de la Genèse.

Le patriarche Jacob, descendant d’Abraham par Isaac, reçut de Dieu le nom d’Israël, c’est-à-dire “fort contre Dieu”, à la suite de sa lutte avec l’Ange au gué du Yabboq. Il engendra douze fils, les pères des douze tribus d’Israël. À l’occasion d’une famine en Canaan il dut descendre en Égypte avec toute sa famille, qui comptait alors, dit le texte, soixante-dix personnes (là aussi, il y a des variantes, mais soixante-dix s’impose). Ici, l’Égypte représente les païens avec toute leur gloire terrestre, mais aussi dans leur condition de pécheurs tombés au pouvoir du Mauvais. Nous pouvons donc comprendre que l’envoi des soixante-dix après les douze accomplit l’envoi d’Israël aux nations.

Mais alors le rapprochement s’impose avec un autre texte capital de l’Écriture, que le pape cite d’ailleurs dans son livre sur Jésus, le poème de Moïse au livre du Deutéronome, chapitre 32. L’auteur inspiré évoque l’acte fondateur de Dieu qui répartit la terre entre les peuples « selon le nombre des fils de Dieu » (d’après la Bible grecque des Septante). L’arrière-plan de cette expression est la croyance commune païenne selon laquelle chaque peuple a un dieu, qui lui donne et lui garantit une terre. C’est pourquoi le texte poursuit : « Mais le lot du Seigneur ce fut son peuple, Jacob, sa part d’héritage. » Autrement dit, le Dieu d’Israël aurait concédé une part à chacun des “autres dieux”. Corrigeant cette vue choquante des choses, le texte hébreu (qui fait le plus autorité, comme le dit le pape) énonce : « selon le nombre des fils d’Israël ». Ainsi se fait jour un sens nouveau : qu’en Israël sont comptées d’avance toutes les nations, prévus tous les hommes. Mais il apparaît aussi que les israélites ont vocation à devenir les rois, les pères, voire les dieux des autres nations !

D’ailleurs, un psaume met dans la bouche du Seigneur cette déclaration : « J’ai dit, vous êtes des dieux. » Et Jésus la cite dans l’évangile de Jean en réponse à l’accusation de blasphème pour s’être fait l’égal de Dieu : « l’Écriture, dit-il appelle des dieux ceux à qui s’adresse la Parole. »

Comment des hommes sur qui pèse une telle vocation échapperaient-ils à la surestimation pathologique du moi et à tout ce qui s’ensuit ? Qu’est-ce qui pourrait justifier cette vision de l’histoire du monde et la rendre supportable ?

La réponse, c’est : la croix.

S’il est un homme qui incarne parfaitement la vocation prodigieuse du peuple élu c’est bien Jésus : fils d’Israël absolument juste et sans péché, vraiment Dieu de toute éternité, Messie, Roi de l’univers par la volonté du Père. Or, au lieu d’un orgueil démesuré, ce qu’il manifeste et réalise jusqu’au bout, c’est une humilité inimaginable, jusqu’à la mort de l’esclave châtié par ses maîtres, juifs et païens ! L’universalisme du dessein de Dieu, inscrit profondément dans l’Écriture sainte, est accompli en Jésus par sa croix, c’est-à-dire par le renoncement à soi-même qui est le contraire de la paranoïa.

Pour nous, la question se pose comme elle s’est posée et se pose pour le peuple de la première Alliance : allons-nous nous laisser égarer par l’orgueil de notre élection, ou bien y serons-nous fidèles selon le cœur de Dieu ? Pourrons-nous dire comme saint Paul : « Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste mon seul orgueil » ? Alors seulement nous serons dignes du nom de chrétiens.

Dans l’humilité de la croix, nous ne nous pensons pas supérieurs aux autres, mais nous sommes élevés jusqu’à Dieu d’une élévation qu’il destine à toute l’humanité. Ainsi nous estimons autrui au-delà de ce qu’on peut imaginer, même si nous sommes sans illusion sur la fiabilité des hommes tombés au pouvoir du péché (c’est pourquoi Jésus envoie ses disciples “comme des agneaux au milieu des loups” !). Notre jugement est ainsi rendu droit, car il plonge ses racines dans la miséricorde. Nous sommes sans agressivité, et notre fermeté dans la foi est d’autant plus inflexible pour supporter l’hostilité du monde. Tous ne peuvent alors que nous rendre un bon témoignage, car, plus qu’une adaptation sociale pour nous-mêmes, nous réalisons l’inespéré dans et pour la société tout entière.

Ainsi fondés dans l’humilité de la croix du Fils, nous ne sommes plus inquiets de rien, malgré les dangers et les besoins du chemin, car nous écoutons le Seigneur qui nous dit : « N’ayez pas peur ».