Dimanche 15 juillet 2007 - 15e dimanche de l’année C

« Je le connais ! » dit-on fièrement de quelqu’un de connu. Et ça impressionne.

Deutéronome 30,10-14 - Psaume 18,8-11 - Colossiens 1,15-20 - Luc 10,25-37
dimanche 15 juillet 2007.
 

« Je le connais ! » dit-on fièrement de quelqu’un de connu. Et ça impressionne. Pourtant, par exemple, boire un verre de temps en temps avec un sportif de haut niveau ne vous fera pas sauter plus haut. S’il s’agit d’un auteur à succès, sa fréquentation vous enrichira sans doute de quelques bons mots. Mais d’autres qui n’ont pas votre chance sauront s’exprimer aussi bien que vous, et même mieux.

Dans notre évangile d’aujourd’hui, la célébrité, c’est Dieu. Tous les hommes ont entendu parler de sa toute-puissance et de sa bonté infinie, même s’ils ont du mal à y croire. Le docteur de la Loi, par l’étude approfondie des Écritures, le connaît réellement, puisqu’il s’est ainsi révélé à Israël. Le prêtre et le lévite, eux, ont l’accès le plus proche et le plus fréquent au Seigneur, Dieu de l’Univers, qu’ils servent dans son Temple. Ils peuvent donc légitimement prétendre le connaître mieux que les autres Juifs, et a fortiori bien mieux que les païens, ces pécheurs qui croupissent dans leur ignorance. Que dire alors du Samaritain ! Il représente l’humanité la plus disqualifiée religieusement, du moins aux yeux des Juifs qui se répétaient volontiers le dicton : « Samaritain, pire qu’un chien », c’est-à-dire pire qu’un païen.

Et pourtant, dans la parabole de Jésus, c’est bien ce dernier qui se comporte d’une façon digne de Dieu et non le prêtre ni le lévite. Il est remarquable que l’interlocuteur du Seigneur, malgré l’évidente provocation, ne se récrie pas. Cela prouve qu’il est intelligent et qu’il sait bien, comme nous, qu’une telle situation paradoxale est pourtant fort vraisemblable.

Que faut-il en conclure ? Qu’il ne sert à rien de scruter les Écritures et de s’attacher au culte et aux autres servitudes de la religion ? Que même, au contraire, cette pratique empêche de manifester l’humanité la plus élémentaire ?

Cela me fait penser à tous ceux que j’ai entendu me dire : « Mon Père, ceux qui vont à la messe sont des hypocrites. À peine ont-ils passé la porte de l’église qu’ils se conduisent de la pire façon. Moi je n’y vais pas, mais je suis bon avec les autres. » Je leur réponds : « Je ne sais pas si vous avez la charité, mais pour la modestie vous ne craignez personne ! » Cela vaut aussi pour ceux qui déclarent : « Je n’y connais rien en exégèse ou en théologie, j’ai la foi du charbonnier, mais j’ai l’intelligence du cœur. » Si vous le dites...

Non, mes amis, ce serait vraiment écouter de manière trop courte Jésus faire aujourd’hui la leçon au docteur de la loi que de s’imaginer qu’il entend ainsi féliciter ceux qui se justifient à bon compte de ne pas écouter la parole de Dieu et de déserter le rassemblement des fidèles.

Certes, comme l’énonce la première lettre de saint Jean, « Celui qui aime est né de Dieu, il connaît Dieu. » Ainsi ce Samaritain “saisi de pitié” qui a montré beaucoup d’amour pour un inconnu en détresse doit avoir connu Dieu mieux que le prêtre et le lévite qui ont passé leur chemin. Mais n’allons pas juger trop vite que le prêtre et le lévite sont tout le temps sans cœur, ni d’ailleurs que le Samaritain se montre compatissant en toutes circonstances. La parabole n’en dit pas tant, et ce n’est guère vraisemblable. Tout homme porte au cœur le désir d’aimer. Mais notre misère humaine c’est que, si souvent, les circonstances, les passions ou les suggestions mauvaises du malin nous en empêchent, se montrant les plus fortes en nous.

Dieu a donné sa Loi, les paroles de l’Alliance, au peuple qu’il a choisi par amour afin qu’il apprenne clairement et définitivement ce que le docteur de la Loi énonce parfaitement en réponse à la question de Jésus : qu’il s’agit d’aimer absolument Dieu et tout homme. Demander « Qui est mon prochain ? » n’est qu’une façon pour lui de botter en touche. Mais Jésus en profite pour effectuer dans la réponse paradoxale qu’il donne à cette question, un retournement radical, le retournement évangélique.

L’expérience de la pratique de la Loi doit conduire l’homme droit à la reconnaissance devant Dieu de son impuissance à l’accomplir par lui-même. Alors il comprend que le double commandement de l’amour est aussi une promesse : « Tu aimeras ». Ainsi il est prêt à accueillir l’accomplissement de cette promesse par, et en Jésus Christ, le premier-né avant toute créature et le premier-né d’entre les morts. Car en lui Dieu s’est fait le prochain de l’homme tombé au pouvoir du mauvais.

La “connaissance naturelle de Dieu”, qui s’exprime et se vérifie en tout acte d’amour de l’homme, reste en lui liée, incertaine et fugace tant qu’il demeure sous l’emprise du péché venu dans le monde à l’origine. La connaissance révélée de Dieu, qui s’exprime et s’atteste dans l’Écriture sainte, reste liée, étrangère et empêchée en l’homme qui la reçoit sans s’y livrer corps et âme selon la grâce du Christ qui l’accomplit. Ce n’est que dans la rencontre transformante du Christ Jésus que nous pouvons être libérés de l’emprise du péché et parvenir progressivement à nous livrer à l’amour en tout temps, au prix même de notre propre vie.

En lui seulement s’abolit la grande distance : entre Dieu et l’homme, entre l’homme et lui-même, entre le Juif et le Samaritain, entre le fils de la Révélation et le païen. En lui seulement tombe le mur de la haine, par la grâce de son sacrifice sur la croix. La puissance de l’Esprit est répandue sur le monde pour que l’amour y soit vainqueur, déjà au milieu des violences et des troubles de cet âge qui passe et s’en va.

C’est pourquoi nous ne dirons pas fièrement : « Nous, nous connaissons Dieu », en regardant de haut les infidèles et les pécheurs. Nous ferons tous les efforts nécessaires pour nous laisser sanctifier par la grâce.

Et nous dirons humblement : « Tu nous connais, Seigneur » à celui que l’homme méconnaît. Alors il changera notre cœur en son cœur qui aime.