Dimanche 22 juillet 2007 - 16e dimanche de l’année C

Pourquoi vous arrêter en si bon chemin ?

Genèse 18,1-10a - Psaume 14,1-5 - Colossiens 1,24-28 - Luc 10,38-42
dimanche 22 juillet 2007.
 

Pourquoi vous arrêter en si bon chemin ? Sauf ironie, cette question est une exhortation. Vous alliez dans la bonne direction, et vous voilà en panne : allons, reprenez-vous et remettez-vous en route !

Mais pourquoi donc les trois hommes se laissent-ils arrêter par Abraham ? Ils étaient en route, mais le patriarche intervient et les détourne de leur chemin pour les recevoir et les restaurer. Étaient-ils donc fatigués de marcher, ou bien leur démarche n’était-elle pas si assurée ? Aucune de ces deux hypothèses ne tient au regard de la suite, que vous connaissez bien. Les trois “hommes”, en effet, s’y révèlent être le Seigneur Dieu en personne accompagné de deux anges. Ceux-là ne sauraient éprouver ni la fatigue ni l’indécision.

Et pourtant, nous le voyons bien, ils ne demandent qu’à être arrêtés dans leur démarche. Là encore, la suite le démontre et nous en découvre la raison. La mission des anges s’avère terrible : il s’agit d’aller vérifier sur place que le péché de Sodome mérite le châtiment suprême, la destruction par le feu. Abraham s’essayera, dans une intercession fameuse en forme d’étrange marchandage avec le tout-Puissant, à éviter le pire aux pécheurs, mais il ne le pourra pas.

Aucun homme ne pouvait obtenir de Dieu que le mal survenu à l’origine n’entraîne le malheur définitif pour l’humanité. Alors Dieu envoya son propre Fils. Il est arrivé ainsi, sur la croix, que Dieu se retourne en quelque sorte contre lui-même, comme aime à le dire le pape Benoît XVI. Dieu s’est arrêté lui-même dans l’exercice redoutable de sa justice. Pourtant, le maître de l’univers ne pouvait commettre rien d’injuste. C’est pourquoi, outre la rédemption acquise tout entière par le Verbe fait chair, il disposa que tout homme, pour entrer dans son salut, fût justifié en devenant disciple du divin Sauveur.

Tel est le sens des passages de l’évangile selon saint Luc que nous entendons en ces dimanches. Rappelez-vous que Jésus a “durci son front vers Jérusalem”. Je vous avais fait remarquer combien cette expression évoquait l’épisode de la Genèse que nous venons d’entendre : le Seigneur, en effet “regarde vers Sodome” au moment où il va la foudroyer. Mais, en Jésus, c’est “le seul Juste” qui prendra sur lui le châtiment des pécheurs. Or, sur le trajet vers la ville coupable de “n’avoir pas reconnu le temps où elle était visitée”, le Christ prépare déjà la suite : la levée derrière lui d’une multitude de disciples qui accompliront aussi grâce à lui la volonté de son Père. Voilà pourquoi il se laisse à son tour arrêter sur le chemin par l’hospitalité de qui veut l’accueillir, en l’occurrence Marthe qui le reçoit dans sa maison.

Marthe, semblable à Abraham, représente le disciple qui a déjà grandi dans l’accueil du Seigneur au point de le servir activement. Mais, au lieu d’intercéder pour autrui comme le patriarche, la voilà dénonçant au contraire la passivité de Marie. Elle se croit en état de donner des leçons même au Seigneur à ce sujet ! Cette attitude nous rappelle celle de Pierre prétendant arrêter Jésus sur le chemin de sa Passion qu’il venait d’annoncer : ce faisant, c’était lui-même qui s’arrêtait sur son chemin de disciple, comme Marthe aujourd’hui. Et le Seigneur l’a repris, comme il reprend Marthe aujourd’hui.

Pour comprendre, contemplons la figure parfaite de disciple que nous présente Marie, la mère du Seigneur. Elle aussi l’a “reçu dans sa maison”, et elle l’a nourri - arrêtons-nous un instant pour nous émerveiller de ce mystère profond : l’homme nourrit son Dieu, et c’est déjà ce qu’Abraham avait fait pour ses visiteurs inouïs ! - mais jamais elle n’a cessé d’écouter et de retenir ses paroles et ses gestes pour rester l’humble servante du Très-Haut. En somme, la Vierge Marie s’est inlassablement faite Marthe sans cesser de demeurer Marie. Telle est l’Église sainte du Seigneur par le service de qui il lui plaît encore aujourd’hui de venir au monde. Telle est aussi la vocation sainte de chacun de nous depuis la Pentecôte.

Si nous n’éprouvons pas le désir ardent de servir le Christ en servant l’Église, c’est que nous n’avons même pas commencé à devenir disciple. Si nous avons assez grandi pour pouvoir remplir une fonction ecclésiale, heureux sommes-nous. Mais alors nous connaissons forcément la tentation de Marthe : celle de nous vanter et de nous plaindre, que nous faisons tout et que les autres sont nuls ou fainéants. S’ils sont encore trop “petits” pour servir - comme des enfants qui voudraient bien aider mais en sont encore incapables -, alors que déjà leur cœur s’ouvre à la Parole, réjouissons-nous plutôt, aux pieds du Seigneur qui a tout fait sur la croix, de ce progrès de l’Évangile. Oui, mes frères, la seule façon de se tenir aux pieds du Seigneur tant que son Jour se fait attendre, c’est au pied de sa croix, comme sa mère avec le disciple bien-aimé.

Allons, que chacun prenne ou reprenne le bon chemin sans se laisser arrêter par les tours et détours du Malin. Qu’il entre en Église comme un enfant obéissant né du côté du Christ en croix, qu’il réponde généreusement au désir de servir qui vient au cœur de ceux qui contemplent Dieu dans son amour victorieux par le bois, qu’il se laisse de toutes ses forces former et grandir par la puissance de l’Esprit Saint, qu’il accepte les responsabilités qu’on voudra bien lui confier, qu’il se considère lui-même comme un serviteur bien indigne et négligeable, d’autant plus que son service paraîtra plus important et efficace au yeux de tous, qu’il ne cesse ainsi de redevenir comme un enfant parmi ses frères, surtout s’il est devenu “le plus grand”. Car finalement, la seule façon essentielle “d’aider Dieu” reste pour nous de recevoir Jésus, et c’est la meilleure part !

Suivons ensemble l’exemple de saint Paul révélant infatigablement le mystère de la gloire, “le Christ au milieu de nous !”, et rien ne nous arrêtera sur le bon chemin qu’il a suivi jusqu’au bout à la suite du Seigneur.