Dimanche 5 août 2007 - 18e dimanche de l’année C - Baptême d’un bébé (Côme)

Je me suis bien fait avoir

Qohélet 1,2 et 2,21-23 - Psaume 89,3-6.12-14.17 - Colossiens 3,1-5.9-11 - Luc 12,13-21
dimanche 5 août 2007.
 

« Je me suis bien fait avoir » Étrange expression, si l’on y pense. Mais tout le monde comprend de quoi il s’agit : j’ai fait une très mauvaise affaire. En contrepartie de ma mise substantielle, mon partenaire m’avait laissé espérer un bien excellent, mais ce que j’ai obtenu de lui en réalité me déçoit fort.

Nous qui portons le nom de chrétiens, nous espérons la vie éternelle. N’avez-vous jamais entendu quelque contradicteur tenter d’insinuer le doute en vous, lorsque vous renonciez à tel ou tel avantage à cause de votre foi, en émettant cette hypothèse : « Et si, à votre mort, vous veniez à découvrir que Dieu n’existe pas, ou du moins qu’il ne vous demandait pas du tout les sacrifices que vous avez consentis pour lui plaire, vous seriez bien attrapé, non ? »

La première réponse est que, non seulement nous ne sommes pas les derniers à “nous reposer, manger, boire et jouir de l’existence”, mais encore on peut dire que nous savons goûter ces biens de la terre, ainsi que les autres, bien mieux que “ceux qui n’ont pas d’espérance” : ils se parent pour nous, en effet, d’une saveur exquise, celle de la promesse des biens à venir dont ils sont le signe. De surcroît, la sobriété qui sied à notre manière d’en user nous garde de la nausée triste des repus comme de la fièvre noire de l’addiction et des passions mortifères.

Comprenez bien que la folie du fou de la parabole n’est pas dans le fait de vouloir “se reposer, manger, boire et jouir de l’existence” : l’Ecclésiaste, que nous avons entendu en première lecture, répète en effet volontiers que le bonheur de l’homme en ce monde est dans ces plaisirs quotidiens, sans oublier d’ailleurs celui qu’on peut trouver dans son travail. Tout dépend des justes dispositions dans lesquelles on peut aborder la vie quotidienne, et que saint Paul résume à l’occasion dans cette formule : « Que ce soit au nom du Seigneur Jésus Christ en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. »

Le fou de la parabole, tout à fait semblable en cela au pharisien qui prie en regardant d’un œil torve le publicain repentant du fond de la synagogue, n’a que lui-même comme interlocuteur, comme sujet de préoccupation, et finalement comme “dieu”. De même, l’homme qui interpelle Jésus du milieu de la foule ne pense qu’à sa part d’héritage en voyant passer le Christ marchant vers sa Pâque.

Mes amis, ce monde est plein d’injustices. Fou est celui qui voudrait tout faire rentrer dans l’ordre d’une égalité, ou même d’une équité rigoureuse. Il ne saura qu’aggraver le mal qui règne sous la forme du désordre établi. Il ne s’intéresse qu’à lui-même, à ses passions et à ses prétentions, sous les apparences du zèle pour la justice. Le sage n’a pas de ces intentions délirantes : il s’attache à mettre de la justice en ce monde à la mesure de ses moyens dans le cadre de ses responsabilités légitimes, il s’applique à défendre et promouvoir la vie de tous et de chacun autant qu’il est possible, en ne sacrifiant pas les chances de l’avenir aux démons de la vengeance et de la condamnation.

C’est ainsi qu’on recherche les réalités d’en haut. N’avons-nous pas, comme dit le saint curé d’Ars, le merveilleux office en ce monde d’aimer et de prier ? Or, rien pour nous n’a lieu sans la médiation de la matière : même le corps du Christ nous est donné sous les espèces du pain, et nous devons manger sa chair “qui ne peut rien” pour que l’Esprit de sa divinité qui y subsiste nous vivifie aujourd’hui et pour toujours. Que le sacrement de l’Eucharistie nous enseigne la juste manière d’user de toute chose en ce siècle : quand l’amour nous guide, nous faisons de l’éternel avec du périssable en toutes nos actions, en tous nos partages, car l’amour ne passera pas. Et l’action de grâce abonde sur la trace de nos pas, ou plutôt de ceux du Seigneur, et non le ressentiment.

Il faut pourtant, frères, en venir à la deuxième réponse. Car notre vie de disciple n’est pas seulement sagesse heureuse et bienfaisante. L’heure de la croix peut sonner pour chacun, et même à plusieurs reprises dans son existence. Il arrive que le choix de la fidélité nous porte à endurer le mal, dans sa hideur, sans justification ni contrepartie. Le martyr qui accepte un chemin de dépouillement, de torture et de mort pour la foi ne manifeste pas alors une simple sagesse supérieure de vie. Le propre Fils de Dieu, à la veille de sa passion, a prié ainsi : « Père, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi... » Il n’a pas dit : « Quelle chance, que tu me demandes cela ! » Pour nous aussi, il s’agit de quelque manière de renoncer à la vie, qui est bonne. Mais si c’est en véritable offrande dans le sacrifice du Christ, nous sommes récompensés dans sa résurrection.

C’est pourquoi je te le déclare, Côme, au moment où nous choisissons pour toi le baptême qui te configure au Christ mort et ressuscité pour une vie de disciple où tu es appelé aussi à renoncer à ta vie pour entrer dans la vie éternelle, tu ne te fais pas avoir.

Ou plutôt, si : tu te fais recevoir pour enfant bien-aimé par le Père de notre Seigneur Jésus Christ, et cela est bien pour toi comme pour nous tous ensemble, aujourd’hui et pour l’éternité.