NAÏM - 7 Octobre 2006

DU BON USAGE DU NOTRE PERE

Conférence du Père Marc LAMBRET
vendredi 31 août 2007.
 

Nous l’avons tous expérimenté, le bon ouvrier a de bons outils : sinon, pas de bon travail ! Or, nous habitons un monde en travail, un monde où il se passe quelque chose d’extraordinaire : le salut est en cours, Dieu est à l’œuvre. « Mon Père jusqu’à aujourd’hui est à l’œuvre, et moi aussi je suis à l’oeuvre », dit le Seigneur Jésus. Nous ne devons pas être en reste. Pour bien faire notre part du travail, nous avons besoin de bons outils. Or, notre outil principal est la prière, pas seulement celle des moments « où il n’y a plus qu’à prier ». Bien sûr, on peut toujours prier lorsqu’on ne voit plus que faire d’autre. Mais c’est tout le temps que la prière est le premier outil. C’est pour cela que nous n’aurons jamais fini d’apprendre à prier, en particulier le Notre Père. L’ouvrier expérimenté possède des outils très spéciaux dont il se sert rarement et qu’il ne sort que pour des cas bien particuliers. Mais il porte toujours sur lui “l’outil indispensable”, celui dont il se sert tout le temps. Pour nous, c’est le Notre Père. Oui, on devrait s’en servir tout le temps. Il n’est pas du tout du genre sophistiqué, étrange ou surprenant, du genre qui nous ferait grosse impression et pourrait nous intimider. Le Notre Père est comme l’Opinel du bonhomme, son couteau fidèle, l’outil prêt à chaque instant à sortir de sa poche pour servir à tout. Inspectons cet outil en commençant par le bout, par la pointe, puis nous verrons comment on l’utilise en le tenant par le manche.

À la pointe du « Notre Père » il est dit : « Délivre-nous du mal ». Cette demande par laquelle on termine, le prêtre à la messe la prolonge un peu car elle a une portée inépuisable : en effet, le travail en cours est précisément que nous soyons délivrés du mal. Dieu, depuis l’origine, depuis que nous sommes tombés aux mains du Mauvais, a entrepris de délivrer de l’ennemi le monde qu’il a pris en son pouvoir. C’est le travail du Seigneur et c’est notre combat spirituel.

Cette demande nous rappelle constamment que le Mauvais est un autre. On a beaucoup insisté sur l’altérité de Dieu : Dieu est l’Autre. Mais nous sommes tous enfants de Dieu, créés par Dieu à son image : en cela nous sommes semblables à lui. Tandis que le Mauvais est l’autre radical, celui qui nous aliène. Le mal est un autre qui nous aliène, souvenons-nous en face à nos semblables : lorsque autrui est possédé, lorsqu’il se présente comme le méchant, agresseur, hostile, pervers, menteur ou homicide, rappelons-nous que c’est en fait un semblable, un frère, un enfant de Dieu, qui se trouve sous le pouvoir du Mauvais. Jésus lui-même dit à Pierre en une occasion : « Passe derrière moi, Satan. » Donc, il ne sous-estime pas la façon dont le Mauvais peut faire d’un être humain son instrument. Voir dans l’ennemi un être humain n’empêche pas qu’il faille s’en défendre. Mais il faut prier pour sa délivrance au moment même où l’on se défend de lui, il faut prier celui qui est Notre Père. Nous éprouvons la peur, le dégoût et le rejet plutôt que l’amour du Père pour sa créature blessée. Mais il ne faut pas attendre de ressentir ce que sent le cœur de Dieu pour prier le « Notre Père », c’est au contraire dans l’écart par rapport aux sentiments qu’il faut prier. Telle est la condition de l’homme depuis la chute : le Mauvais a eu accès au sanctuaire de notre cœur. C’est pourquoi Jésus dit : « Ce n’est pas ce qui rentre en l’homme qui le rend impur, mais ce qui sort de l’homme » (Marc 7,23). Ce sont ces choses très désagréables et mauvaises qui sortent de l’homme et le rendent impur. Par la grâce du Seigneur qui vient jusqu’à nous, les pensées et les pulsions mauvaises peuvent être efficacement refoulées c’est-à-dire renvoyées au néant du Mauvais à l’intérieur de nous. Il ne faut pas croire au “défoulement” selon l’injonction : « Il faut que ça sorte, libérez-vous ! ». Cela ne peut réussir. Ce qui peut nous libérer du mal qui est en nous, c’est la prière et la puissance de Dieu. Les choses mauvaises qui ont accès à nous de l’intérieur sont renvoyées au néant si seulement nous accueillons le Seigneur dans le sanctuaire de notre cœur. « Ne nous soumets pas à la tentation » Le fait de connaître ce chemin de salut et de le prendre mille fois ne nous évitera pas le mille et unième combat. Inutile d’espérer la retraite du combat spirituel. Mais nous demandons que les combats nous soient épargnés “autant que possible”. La veille de sa Passion, Jésus prie : « Père, s’il est possible que ce calice passe loin de moi. À toi, tout est possible. Mais que ta volonté soit faite et non la mienne. » Si l’épreuve est nécessaire, donne-nous la force de la surmonter. Si combat il y a, que Dieu nous sauve, qu’il nous garde et qu’il nous fasse triompher !

« Pardonne- nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » Mais, en réalité, nous tombons souvent. Le juste pèche sept fois par jour. C’est pourquoi nous avons besoin d’être relevés après chaque défaite. Mais la forme de cette demande du Notre Père nous choque. Si je ne dois être pardonné que comme je pardonne, je suis perdu ! Je comprends mieux l’inverse : que je doive pardonner un peu comme il m’a été pardonné, énormément (c’est la leçon de la parabole du serviteur impitoyable). Mais la pédagogie ingénieuse de Dieu nous donne de “gagner le pardon”. Il nous dit : « Allez-y ! Pardonnez de manière à pouvoir dire : “Pardonne-nous comme nous pardonnons”. » Profitons-en donc à la première occasion. Justement au moment où nous n’arrivons pas à pardonner, il faut dire : « Pardonne-nous comme nous pardonnons ». Si Dieu me dit de pardonner pour gagner mon pardon et m’y encourage, et si je n’y arrive pas, il fait le travail à ma place. Voilà la foi, la confiance en Dieu : je crois en lui plus qu’en ma volonté propre. Que se passe-t-il alors ? Eh bien, je pardonne à mon prochain par la puissance de Dieu. C’est le miracle de la prière et la réalisation de la parole du Seigneur : « Demandez et vous recevrez. » Le Seigneur ne manque pas de faire réussir sa parole. Mais, moi, est-ce que je prends l’outil qu’il me donne ? Il a tout fait, et moi je n’ai qu’à dire « Notre Père ». Si je ne fais même pas cela, c’est que je n’y crois pas. Quand cela nous dépasse, quand nous n’y arrivons pas, justement à ce moment-là, disons un Notre Père. Plus on grandit spirituellement, plus on découvre l’abîme qui sépare notre cœur du cœur de Dieu. C’est en reconnaissant humblement notre écart par rapport à la parole que nous prononçons dans la prière que nous laissons s’opérer le salut de Dieu : c’est lui qui peut nous rapprocher de son cœur, progressivement. Un convalescent qui n’a pas bougé de chez lui depuis un an ne pourra faire trois pas dehors à moins d’un effort surhumain. Mais s’il persévère, il retrouvera rapidement ses forces. Les premiers exercices sont les plus durs. Si nous n’avons pas l’habitude d’utiliser le Notre Père constamment, ce sera difficile au début, mais après cela deviendra une bonne et féconde habitude, même si le temps des efforts n’est jamais fini. Apprenons la modestie spirituelle. Un jeune homme, un jour, me dit : « Si je croyais en Dieu, je devrais être capable de tous les amours. Donc je ne crois pas. » Il avait pressenti que la foi appelait à tous les amours, mais il ne savait pas, ne croyait pas, que le don de Dieu nous en rend capable. La ruse du Mauvais nous fait prendre pour de l’humilité ce qui n’est qu’incrédulité. Cette terrible tentation nous guette toujours.

« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » Car le péché gâche le goût de la vie et le remplace par les plaisirs qui sont des artifices du Malin. Quand nous renonçons à Satan, nous renonçons à ses pompes et à ses œuvres. Les pompes, ce sont les plaisirs de Satan. En effet, il y a toujours un plaisir au péché, cela fait partie de la ruse. Le plaisir du péché, sa plus grande efficacité n’est pas dans sa réalité mais dans l’imaginaire de ce qui pourra être. On est beaucoup plus tenu par l’idée qu’il serait insupportable d’être privé des plaisirs futurs du péché que par le fait d’en être privé tout de suite parce que, dans le plaisir instantané du péché, il y a toujours un poison, tandis que dans l’imaginaire, le plaisir que nous procurera le péché sera toujours exquis. Ainsi, « Donne-nous notre pain de ce jour » est l’antidote des pompes du Mauvais. C’est le goût de manger tout simplement le repas qui nous est donné, c’est le goût de la vie qui nous est donnée aujourd’hui. Le péché est ce qui remplace le bon goût de la vie donnée aujourd’hui par le plaisir du péché. En réalité, le péché nous dégoûte de la vie. C’est pour cela que nous avons à demander tous les jours la vie. C’est tous les jours que nous avons à laisser restaurer en nous le goût de la vie. Le pain d’aujourd’hui c’est le goût de la vie d’aujourd’hui, le désir de la vie, l’acceptation de la vie aujourd’hui. Dieu est un Père, non seulement il veut nous donner la vie mais il veut qu’on en redemande. Il faut donc toujours dire un Notre Père quand on va à la boulangerie et quand on en revient, en chaque occasion de préparer la nourriture ou de la manger, et de la trouver bonne. En ces occasions très ordinaires de dire le Notre Père réside un enjeu essentiel de salut.

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » Ce goût de la vie est d’autant plus précieux qu’il est donné et reçu même dans les épreuves, voire dans le malheur. Le Christ a rendu grâce à la veille de sa Passion. Nous connaissons bien les formules des bénédictions, celles du mariage, entre autres : « dans le bonheur et dans les épreuves ». « Que ta volonté soit faite » étend le « Donne-nous la vie » au temps des épreuves. Forts de tout le Notre Père, nous ne le disons pas comme une résignation mais comme une association positive de nous-mêmes à l’œuvre décisive de Dieu en son Fils. La deuxième prière eucharistique dit : « Nous te rendons grâce car tu nous as choisis pour servir en ta présence. » Ainsi, « Que ta volonté soit faite » est toujours une action de grâce. Quand le Seigneur dit cela la veille de sa passion, c’est une prière ardente : ce qu’il craint par-dessus tout, ce serait de ne pas faire la volonté de son Père. Aussi, quand nous disons, nous, forts du sacrifice du Christ : « Que ta volonté soit faite », nous sommes sûrs qu’elle sera faite en nous. Ainsi cette prière est toujours un motif d’action de grâce. C’est le thème de la joie parfaite de saint François d’Assise. « Quand vous butez sur toutes sortes de difficultés, dites-vous que c’est une grande joie », nous exhorte l’Apôtre. Cette demande est aussi une garantie contre l’orgueil de la réussite. Grâce à Dieu, en effet, nous avons des occasions d’être flattés par la vie d’une façon légitime, lorsqu’il nous est donné de faire de bonnes oeuvres. Les bravos et les remerciements sont alors mérités. Mais ils nous exposent à la tentation de l’orgueil, de la vanité, du retour sur nous-même. « Que ta volonté soit faite » nous rappelle qu’en tant que ces compliments sont mérités, ils doivent remonter à l’auteur de tout bien.

« Que ton règne vienne » Le régime de notre existence, régime de luttes et d’épreuves toujours renouvelées, est orienté vers la victoire finale. On ne peut penser le combat spirituel de la vie chrétienne autrement qu’avec la visée de la victoire finale, l’espérance du jour de Dieu, le jour où il n’y aura plus de mal, car le mal sera tout entier renvoyé au néant. Alors nous serons tout à fait libérés. Cette visée de l’espérance chrétienne doit accompagner tous nos instants et les unifier. « Que ton règne vienne » porte toutes les autres demandes. Le Christ a déjà vaincu le monde, c’est lui qui aura le dernier mot, et nous devons hâter cette fin heureuse par notre fidélité. Nous devons dire « Que ton règne vienne » devant tout ce qui nous dépasse ou nous désole. Nous ne devons pas nous démobiliser ou nous décourager. Nous mettons notre confiance dans le Tout-puissant que nous prions. Cette confiance n’efface pas l’indignation devant le mal ni la compassion pour les victimes, au contraire, elle les porte vers le jour où il n’y aura plus de larmes.

« Que ton nom soit sanctifié » Cette demande est le fondement du regard que nous devons poser sur le monde dans ce qu’il a de bon et de mauvais à nos yeux. Il ne s’agit pas de rendre Dieu saint ! Il s’agit de lui rendre un culte juste. Le culte digne de Dieu est celui de notre cœur quand il est plein d’amour. Alors, devant tout ce qui se passe dans le monde cette demande nous rappelle que toute la création a cette vocation-là : “sanctifier le nom de Dieu”. L’espérance du règne est ancrée dans notre réalité. Toute réalité belle et bonne proclame la gloire de Dieu. Et ce qui est laid ou mauvais ne peut l’emporter contre le témoignage de ce qui est beau et bon. Que notre regard sur le monde, même sur les horreurs et sur les méchants, ne cesse pas de voir ce qui, dans cette réalité, rend gloire à Dieu et ne cesse de clamer l’espérance du salut.

« Notre Père qui es aux cieux » Il y a bien des pères sur la terre mais nous avons un seul Père aux cieux, de qui vient toute paternité ; c’est à lui que nous adressons notre prière parce qu’il est vraiment notre Père. Dans cette parole, le mot décisif et “opératoire”, c’est « Notre ». Il faut le dire chaque fois que nous sommes portés à ne pas reconnaître l’autre comme un frère. Devant une personne repoussante, humainement très dégradée ou en grande détresse, alors que nous ne sommes pas en mesure de faire quoi que ce soit d’efficace pour elle, nous pouvons toujours dire mentalement : « Notre Père », jeter ce cri à la face du ciel. Il signifie alors : « Regarde, Seigneur, mon frère défiguré, regarde-moi avec mes sentiments mêlés, confus, contradictoires, embarrassé de ma répulsion et de mon impuissance, regarde-nous, toi qui est notre Père. Cette parole dominera avantageusement tous nos mouvements d’autojustification, de rejet de l’autre, de volonté de puissance, de convoitise, de jalousie, d’orgueil pour faire rentrer dans le néant les mauvaises pensées qui sortent de nous, ces sentiments qui ne sont pas dignes de toi notre Père qui es aux cieux. Nous éprouvons l’écart de notre cœur par rapport à l’amour qui devrait être invincible en nous, mais comme nous avons reçu le commandement du Seigneur de le dire, nous osons formuler : « Notre Père ». C’est lui qui nous dit : « Osez parler ainsi contre votre cœur à cause de moi ! ». Moi qui m’éprouve « engeance de vipère » en cet instant, je vais dire « Notre Père » par la puissance de l’Esprit Saint qui l’emporte sur moi pour mon bien, et qui rend vraie la parole que je dis au moment même où je la dis contre mes sentiments. Ainsi le Notre Père crée une vraie solidarité entre les hommes que le malheur et la haine séparent.

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Tous les hommes peuvent dire le « Notre Père » avec le meilleur d’eux-mêmes et une conscience droite : notre parcours, en partant de la fin pour remonter vers le début, nous l’a bien montré. Pourtant, le plein sens du Notre Père est certes le sens chrétien : cette prière est donnée aux disciples du Christ. Quand on est fils de Dieu dans le Fils par la grâce du baptême, on dit le Notre Père en partant du début. Nous commençons par nous inscrire dans cette vérité de notre identité de fils du Très-Haut et de frères chrétiens. Nous disons « Que ton nom soit sanctifié », car du simple fait de notre rassemblement dans la reconnaissance du Père, nous accomplissons le culte qui est l’amour. La communion fraternelle dans l’amour “sanctifie” Dieu en sanctifiant ceux qui y sont rassemblés. Elle réalise la demande « Que ton règne vienne », car, réunis dans la foi, nous formons le corps du Christ, nous réalisons la présence de celui qui est le règne de Dieu en personne. Alors, cette communauté christique envoyée dans le monde peut dire : « Que ta volonté soit faite... » Ni les épreuves ni les persécutions ne lui seront épargnées : nous sommes ce corps du Christ livré en nourriture au monde et partageant sa passion. Nous sommes constitués pour sauver le monde avec le Christ. Ainsi nos souffrances ne sont plus simplement le fait de la méchanceté du Mauvais, elle sont retournées en œuvres de salut dans la passion du Christ.

« Donne-nous aujourd’hui notre pain “suressentiel” » : c’est Dieu, le Vivant, le Père, qui donne l’être au Fils. Nous demandons la vie à celui dont nous reconnaissons qu’il est le Vivant et que nous vivons de lui. Et nous recevons notre vie ensemble. Le Notre Père est la prière du corps ecclésial. Et la vie du corps que nous recevons est inséparablement amour et solidarité.

« Pardonne-nous... », car nous sommes toujours là avec nos péchés. C’est dans la force de la vie donnée que nous demandons à être purifiés et sanctifiés.

« Ne nous soumets pas à la tentation » : nous sommes envoyés en mission, mais dans la logique de l’humilité de ceux qui ne cherchent pas à se valoriser eux-mêmes. L’humilité est la seule attitude qui permet de recevoir la mission avec simplicité et action de grâce, avec la force que Dieu donne pour l’accomplir.

« Mais délivre-nous du mal. » : notre prière nous conduit à participer à l’œuvre du salut en Jésus Christ.

Puisque Dieu nous constitue nous-mêmes comme les ouvriers de son salut, ne refusons pas les moyens qu’il nous donne. Prenons constamment le premier d’entre eux : le « Notre Père ». Cette prière du Seigneur est le résumé de l’Evangile, la Bonne nouvelle du salut en Jésus Christ. N’oublions pas de la dire en toute occasion, rappelons-nous les uns aux autres de le faire dans la communion des saints.