Dimanche 9 septembre 2007 - 23e dimanche de l’année C

« On s’est aimé, on s’est haï, on s’est remis et on est mieux ensemble »

Sagesse 9,13-18b - Psaume 89,3-6.12-14.17 - Philémon 9b-10.12-17 - Luc 14,25-33
dimanche 9 septembre 2007.
 

Au témoignage de certains couples, une crise profonde surmontée peut se révéler l’occasion d’un progrès important. Un tel itinéraire n’a rien d’automatique. Il suppose que chacun franchisse un pas de maturité dans sa propre attitude, qu’il renonce à faire de l’autre l’objet de son désir. Cela ne va pas sans le sacrifice, dans une certaine mesure, de son autonomie et de son amour propre. Mais le couple peut alors passer du stade de l’accord des égoïsmes associés à celui de l’alliance par le don mutuel des personnes.

Bien sûr, un tel franchissement n’est pas en général un événement unique, soudain et définitif. Au contraire, il se produit tout au long de l’existence, avec des à-coups, des phases de stagnation ou de régressions, mais aussi parfois des avancées inespérées. En tout cas, il ne va pas sans douleur. Le renoncement à soi, de quelque manière qu’il se produise, est toujours une “mortification” : il suppose un consentement libre à une perte qui, si elle était infligée par pure violence, relèverait de l’hostilité et de la haine.

C’est ainsi, je crois, qu’il faut comprendre l’expression très forte de Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui : « Si quelqu’un vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » L’approche du Seigneur impliquera nécessairement, pour passer d’un premier attrait à la vérité profonde d’une alliance inconditionnelle, la mortification du disciple en tous ses attachements.

En effet, devenir disciple du Christ signifie entrer en alliance avec lui, personnellement, au sein de “l’union conjugale” qu’il réalise avec l’Église en donnant sa vie pour elle, pour en faire son épouse sainte et immaculée. Il s’est donné tout entier, il a renoncé même, en un sens, à sa condition divine, il s’est “vidé de lui-même” comme il est écrit dans la lettre aux Philippiens, et il s’est abaissé dans l’obéissance jusqu’à la mort de la croix. La réciprocité de l’alliance en implique autant pour le disciple, si démesuré que puisse nous paraître cette exigence : « Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple. »

Ce que cela signifiera concrètement pour chacun dépendra de sa personnalité et de son histoire. C’est pourquoi Jésus parle de porter “sa” croix. Mais, d’une manière ou d’une autre, il s’agira toujours de “la” croix, c’est-à-dire du sacrifice par lequel on s’offre soi-même à Dieu en renonçant à ce qui se présentait comme le bonheur et la vie. Le décisif de la foi en la résurrection du Seigneur apparaît alors : non seulement le renoncement n’est pas une haine de la vie et du bonheur mais, sous les apparences de la haine de sa vie et de son bonheur, c’est bien la béatitude promise que l’on espère, sur la parole du Seigneur, et que l’on recevra sûrement.

La réalité de la résurrection dans le cours même de nos existences se manifeste notamment lorsque des choix qui semblaient aux yeux du monde une haine de soi et des siens conduisent à une fécondité étonnante d’amour et de vie.

Il n’y a pas d’autre chemin de salut que la croix de Jésus qu’il faut traverser par une réelle mortification de soi-même et de tous ses attachements au monde. Mais de l’autre côté de la croix, par la puissance de la résurrection du Christ, tout nous est rendu en mieux, infiniment. L’exhortation de l’Apôtre Paul à Philémon nous en donne un exemple excellent : « Si Onésime t’a été enlevé pour un temps, lui écrit-il, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé. »

Ne craignons donc pas d’aller jusqu’à “haïr” tous et tout au monde, et jusqu’à notre propre vie, dans le renoncement nécessaire à celui qui consent à l’union parfaite avec le Fils de Dieu donné en sacrifice, car c’est en passant par la croix qu’on entre dans la vie du Ressuscité. Ces paroles de l’Évangile ne peuvent que paraître folie aux yeux des hommes, elles sont pourtant la Sagesse même par laquelle seulement ils peuvent être sauvés. Mais aucun discours ne les convaincra sans le témoignage vivant des disciples pour de bon.

Lui-même nous “récompensera” dans le Royaume, mais aussi dès cette vie même, en sorte que tous pourront voir comment la traversée de la crise extrême de la foi nous fait entrer dans une expérience supérieure de l’amour.