Dimanche 16 septembre 2007 - 24e dimanche de l’année C

Victime du bourreau des cœurs : est-ce déshonorant ? Moins que bourreau, en tout cas.

Exode 32,7-11.13-14 - Psaume 50,3-4.12-13.17.19- 1 Timothée 1,12-17 - Luc 15,1-32
dimanche 16 septembre 2007.
 

Victime du bourreau des cœurs : est-ce déshonorant ? Moins que bourreau, en tout cas. La victime a fait preuve d’une faiblesse coupable, sans doute. Elle a bien cherché l’humiliation de l’abandon. Mais c’est par amour qu’elle s’est perdue : on la plaint plus qu’on ne la blâme. Tandis que le Don Juan n’a pensé qu’à lui-même. Cynique, trompeur, cruel et menteur, il devrait avoir honte.

Le séducteur, en effet, n’en finit pas de vouloir vérifier qu’il est préférable. Il fait beaucoup d’efforts pour cela auprès des plus belles ou des plus inaccessibles qu’il laisse tomber à peine conquises comme de vieilles choses. Mais s’il doit recommencer sans cesse, c’est donc qu’il n’est pas si sûr de lui, au fond, malgré les airs de belle assurance qu’il se donne toujours. Le désir d’être aimé le pousse, incoercible et insatiable, sous le masque de la passion d’être aimable. C’est pour cela sans doute qu’il demeure sympathique en dépit de tout.

Pour cela aussi, Jésus ne cesse pas de se soucier des scribes et des pharisiens, malgré leurs récriminations contre lui. Avez-vous remarqué que c’est à eux qu’il adresse les trois paraboles d’aujourd’hui, ces textes parmi les plus beaux et les plus touchants du monde ? D’ailleurs, la pointe de l’histoire des deux fils, c’est bien l’incertitude laissée sur le sort de l’aîné qui refusait d’entrer. Lui qui revendique “des années de service sans avoir jamais désobéi” représente bien ces hommes qui passaient leur vie à étudier les Écritures et à pratiquer les commandements.

Ils agissent comme le Don Juan, en un sens : inlassablement il leur faut s’assurer qu’ils observent bien la Loi de Dieu, et donc qu’ils méritent d’être préférés par lui. N’est-ce pas l’amour qui les pousse ainsi profondément, même s’ils se fourvoient ? Ne peut-on comprendre alors leur dépit quand ils voient Jésus, en qui ils pressentent Dieu, s’occuper plus des pécheurs que d’eux ?

Saint Paul les représente bien, lui qui, selon ses propres termes, « ne savait que blasphémer, persécuter, insulter ». Jésus l’a aimé tel qu’il était, persécuteur de son Église et donc de lui-même. Il l’a aimé défiguré par cette fureur homicide parce qu’il voyait l’amour qui se cherchait dans l’homme qui se perdait. Et il l’a converti, à la grande joie des anges.

N’allons donc pas nous égarer dans des interprétations psychologisantes de la parabole où le prodigue aurait la part belle du transgresseur inspiré tandis que l’aîné en serait pour sa courte honte de bien-pensant borné et inhibé. Ce serait ne rien entendre à la dégradation du fils tombé au rang des cochons, ignorer la hideur et la violence du péché qui détruit l’homme et l’avilit. Ce serait ne pas croire au dessein de salut de Dieu quand il choisit son peuple Israël, lui donna la Loi et l’aima d’un amour juré sans retour.

Les deux fils sont les deux faces d’une même humanité que Dieu a convaincue de péché pour mieux l’unir dans la rédemption par le sacrifice de son Fils. L’orgueilleux aîné ne rebute pas plus le père trop aimant que son frère ingrat et vain sortant de sa porcherie. Il mériterait un bon sermon et une mise à l’épreuve, ce prodigue poussé au retour par le seul espoir de manger et que le père accueille aussitôt en prince ! Détestable nous semble le cœur de cet aîné si contraire au cœur de son père, et pourtant il le supplie d’entrer dans sa maison ! Dieu, le Tout-puissant maître de l’univers, est aussi ce père scandaleusement miséricordieux avec ses fils. L’Éternel devant qui tremble les puissances et qui gouverne le monde d’un seul regard s’est fait l’amoureux crucifié de son peuple infidèle pour ouvrir aussi à toutes les nations sa grâce.

Laissons-nous émerveiller par la révélation de ce Dieu qui ne se laisse pas arrêter par le péché pour aimer le pécheur : si dépravé ou endurci qu’il soit, il sort au-devant de lui, il part à sa recherche jusqu’à ce qu’il le retrouve. Il s’expose ainsi à l’humiliation et à la moquerie, ce que vous voyez en regardant la croix où le bon berger exposé manifeste jusqu’où va l’amour de Dieu pour ceux qui l’ont rejeté.

Dieu s’est fait en Jésus notre victime, notre “hostie”. Pour nous, il a enduré sans avoir de honte l’humiliation de la croix. Nous sommes ses bourreaux pour autant que nous refusons son amour. Mais notre honneur, c’est de nous convertir et de devenir avec lui les chercheurs et l’espérance de tous les cœurs perdus de la terre.