Dimanche 14 octobre 2007 - 28e dimanche de l’année C

Quelle magnifique obéissance !

2 Rois 15,14-19 - Psaume 97,1-4a.6b - 2 Timothée 2,8-13 - Luc 17,11-19
dimanche 14 octobre 2007.
 

Dans "Quelle magnifique obéissance !", obéissance surprend. On entendrait mieux : "Quelle magnifique intelligence", ou "Quelle magnifique parure !" Obéissant nous fait plutôt penser à “résigné et soumis” ou à “bête et discipliné”.

N’ont-ils pas l’air bête et discipliné, ces dix lépreux qui, sur simple injonction de Jésus, vont se montrer aux prêtres ? Les lépreux étaient de pauvres types qui faisaient ce qu’on leur disait : ils y avaient intérêt s’ils voulaient seulement survivre. Ceux de notre épisode appellent Jésus « Maître ». Mais le mot grec est ici “épistatès”, c’est-à-dire “celui qui commande”, et non l’habituel “didascalès”, “celui qui enseigne”. Il ne faut pourtant pas imaginer qu’il s’agirait là d’une manière flatteuse, comme ces mendiants qui vous apostrophent : « Chef, vous n’auriez pas une petite pièce ? » Car les lépreux appellent Jésus par son nom et lui donnent un titre dont seuls les disciples usent dans le reste de l’évangile.

Disciplinés, ils sont aussi résignés et soumis, les neuf qui, en se voyant guéris, poursuivent leur chemin vers le Temple “pour se montrer aux prêtres”, selon l’injonction du Maître. La consigne, c’est la consigne, sans doute. Mais quand même : à moins qu’ils ne se soient seulement pas aperçus de leur guérison, n’avaient-il pas de quoi s’émerveiller et retourner vers celui par qui elle leur avait été annoncée ? En effet, Jésus savait ce qui devait arriver puisque ensuite il s’étonne qu’un seul soit revenu : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? »

Alors je pose la question : qui a été le plus obéissant ? Celui qui est revenu sur ses pas ou les neuf qui ne l’ont pas fait ? En tout cas, le mieux obéissant est sûrement le premier. Vous avez entendu qu’il est revenu « glorifier Dieu à pleine voix et se jeter face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ». Mais le nom “Jésus” est ici ajouté par la traduction : le texte grec n’a que le pronom “lui”. Or, le dernier agent nommé était “Dieu”. C’est bien à Dieu que l’homme rend grâce et c’est lui qu’il adore en s’approchant de Jésus. Ce “Dieu d’Israël” que confesse après sa purification Naaman, le général syrien guéri pour avoir “obéi à l’ordre du prophète Élisée”, c’est à lui seul qu’il rend un culte. Il manifeste ainsi une parfaite obéissance au commandement donné aux Pères, imitant en cela l’obéissance de Jésus lui-même qui n’a rien ordonné d’autre aux lépreux que ce qui était prescrit par la Loi.

Le mot “épistatès” appliqué à Jésus prend ici toute sa saveur : il désigne d’abord le chef, celui qui commande, mais ensuite le simple soldat, celui qui obéit. Jésus est le maître, certes, mais parce qu’il est celui qui obéit parfaitement au Père. Il est notre “Maître en obéissance”. Cet excellent “Chef de notre foi” s’étonne que le seul lépreux revenu soit un Samaritain. Il l’appelle “cet étranger”. Mais la traduction fait disparaître un point remarquable : le mot grec employé ici est “allogénès” et c’est son unique occurrence dans tout le Nouveau Testament. Ce vocable comporte l’idée d’être “né d’un autre” (que l’ancêtre commun de notre groupe) ou “né ailleurs” (que chez nous). C’est d’ailleurs le sens du mot français allogène, d’usage peu fréquent il est vrai.

Sans doute, dès lors, peut-on remarquer que le Samaritain est un étranger au sens où l’était Naaman. Mais il faut surtout voir comment ces deux personnages évoquent le baptême : une naissance nouvelle (Naaman ressort de l’eau semblable à un petit enfant) qui n’est pas d’ici-bas mais d’En Haut. Ainsi le baptisé devient vraiment un “allogène” à la suite et à la ressemblance du Christ, lui qui est né du Père avant les siècles.

Comme le pressent le Psaume, le baptême est destiné à tous, juifs et païens. C’est aussi ce que suggère l’étrange notation géographique de Luc qui situe l’épisode “dans la partie entre Samarie et Galilée” (littéralement en grec), autrement dit dans un espace inexistant tant que le Ressuscité ne l’aura pas créé. Cet espace, c’est l’Église “où il n’y a plus ni juifs ni païens”.

Cette expression paulinienne ne nie pas que les chrétiens soient d’origine juive ou païenne, ni qu’ils puissent en rester marqués. L’apôtre Paul lui-même ne reniera jamais sa judéité : ce sont ses adversaires qui l’accuseront faussement de transgresser la Loi. Et c’est pour eux qu’il prêchera inlassablement le salut par la grâce de Jésus, malgré tous ses échecs auprès d’eux, au point qu’il finit par se dire apôtre des païens puisque ces derniers en grand nombre profitaient de l’ouverture.

Saint Paul est donc bien le type de ce lépreux guéri à qui le Christ dit « Va ! » : il a tenu pour rien tous ses avantages juifs, il s’est laissé mettre au rang des Samaritains par ses faux frères pour en gagner quelques-uns, il est allé “chercher les neuf autres” sur la parole du Seigneur. Mais c’est toute l’Église, en fait, qui est représentée par cet homme purifié rendant grâce à Dieu par Jésus Christ. Tel est le sens de notre Eucharistie d’aujourd’hui, de notre mise en pratique du précepte de la messe dominicale paroissiale et de tout ce qui s’ensuit.

Voilà la magnifique obéissance, éclatante d’intelligence et de beauté, qui est celle du Christ lui-même. Cette parfaite obéissance au Père, cette obéissance proprement divine, ne peut donc nous rendre ni tristes ni bêtes : au contraire elle nous remplit de joie, de lumière et de grâce. Elle est la foi qui nous sauve car elle nous purifie du péché et nous libère pour l’amour des autres auxquels nous sommes envoyés afin qu’ils soient sauvés eux aussi.