Dimanche 21 octobre 2007 - 29e dimanche de l’année C et Fête de la Dédicace

« Vous êtes chez vous »

Ézéchiel 47,1-2.8-9.12- Psaume 45,2-3.5-6.8-10 - 1 Corinthiens 3,9b-11.16-17 - Luc 18,1-8
lundi 22 octobre 2007.
 

« Vous êtes chez vous » : Qu’est-ce à dire ? Grand Prince : « J’ai tout préparé pour vous éblouir, comme si c’était pour moi la chose la plus naturelle du monde. » Bonne franquette : « On va pas se gêner avec des formes et des manières, mettez-vous à l’aise comme je compte bien l’être moi-même. » Ou encore ?

L’intention peut donner à cette expression des sens fort divers, en tout cas elle semble à sa place dans la bouche du maître de maison. Pour la maîtresse de maison, c’est différent : elle “est” sa maison, elle lui communique tout son charme pour que vous l’aimiez. Mystère féminin de l’accueil qui se réalise aussi dans l’amour maternel : qui mieux qu’une mère saura “aimer un autre comme soi-même”, surtout si elle sait laisser cet autre être lui-même ?

C’est pourquoi je me plais à penser que la veuve de notre évangile ne se bat pas seulement pour elle-même, mais aussi pour sa progéniture, pour ces petits orphelins qui sont siens. Sinon, cette casse-pieds ne serait pas très sympathique. D’ailleurs, le juge est-il vraiment si mauvais, ou bien est-ce seulement dans l’idée de cette femme vindicative qu’il le devient ?

Mais non : autant je peux supposer des enfants à la veuve, puisque le texte ne l’exclut pas, autant je dois prendre acte du fait que ce juge “ne craint pas Dieu ni ne respecte aucun homme”, puisque c’est littéralement, en grec, la formule que Jésus énonce puis met dans la bouche du juge lui-même. Mais il n’en est que plus difficile de le suivre dans le rapprochement qu’il suggère entre ce juge et Dieu !

Que Dieu ne craigne pas Dieu, voilà qui est étrange. Encore que cette formule nous ouvre une piste vers ce moment inouï où “Dieu se retourne contre lui-même”, comme le dit parfois le pape pour commenter le drame de l’incarnation du Verbe et de la rédemption par la croix. Mais que Dieu ne respecte aucun homme, cette idée est précisément le péché originel : c’est la suggestion du mauvais à nos premiers parents, pour les détourner de la confiance en la parole du Créateur et les inciter à se révolter contre lui.

Or, justement depuis la faute, l’homme ne respecte pas l’homme. Nous ne respectons pas le pécheur : voyez comme notre mouvement intérieur nous porte à vouloir détruire et humilier le malfaiteur dont la faute nous révolte. Mais nous n’avons même pas respecté le juste : voyez-le sur la croix !

Justement Dieu, lui, respecte l’homme pécheur. Il ne respecte pas le péché, qui est “abomination pour lui”, mais il s’approche avec une infinie délicatesse de l’homme tombé au pouvoir du péché, afin de l’en libérer. Il se consacre à cette tâche, si l’on peut dire, il “passe tout son temps” à aller chercher sur leurs chemins de perdition ses enfants qu’il appelle au salut.

Telle est la pointe de notre parabole, qui disparaît un peu dans la traduction liturgique. Vous avez entendu : « Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? Est-ce qu’il les fait attendre ? Je vous le déclare : sans tarder, il leur fera justice. » Mais, littéralement, c’est : « Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? Est-ce qu’il ne patiente pas en leur faveur ? Je vous le déclare : il leur fera justice promptement. »

N’avons-nous pas appris que Dieu est « Le Seigneur tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour » ? Il patiente envers ses élus pour leur laisser le temps de se convertir et, lorsqu’ils reviennent à lui, il se hâte à leur rencontre pour les accueillir, comme le père prodigue de la parabole au-devant du fils perdu à qui il ne laisse pas le temps de faire sa confession complète. Voilà comment, après avoir patienté miséricordieusement, Dieu fait justice promptement.

Nous ne pensons naturellement qu’à notre sort et nous le trouvons souvent injuste, tels des enfants difficiles, alors que nous devrions contempler l’œuvre de Dieu qui sauve ce monde par amour, comme nous le voyons dans la croix du Fils. Là, à la lumière de la résurrection, nous le voyons supporter toutes nos injustices. Il nous supporte encore lorsqu’il nous encourage à prier même un peu égoïstement, même en le traitant de juge inique, plutôt que pas du tout. Mais c’est afin que nous changions de regard sur lui et que notre prière se transforme au feu de l’adoration.

Que notre liturgie, en premier lieu, soit contemplation de Dieu qui sauve l’homme pécheur, de cette œuvre immense et infiniment patiente, pleine de délicatesse et de force. Croyons à la présence pour nous du sacrifice du Christ et à sa permanence jusqu’à la fin du monde : que telle soit notre adoration eucharistique.

Alors sa présence accueillie en nous se propagera par nous comme un fleuve de grâce au milieu du monde d’aujourd’hui, durablement. Car, là où Dieu venu parmi les siens s’installe comme chez lui, ce don demeure : nous le voyons en la Vierge Marie mère de Dieu, et dans les Apôtres dont il a fait les colonnes de son Église pour toujours. Tel est le sens de l’encensement de la Vierge et des piliers que je vais accomplir dans un instant.

Si nous faisons “une belle messe” pour éblouir le Seigneur, nous nous prenons pour les maîtres de la maison. Si nous ne faisons aucun effort sous couleur de simplicité, cela n’arrange rien. Certes, il nous supporte aussi alors. Mais mieux vaut déployer tous nos talents de tout notre cœur en croyant vraiment qu’il est chez lui chez nous plus que nous, car il est le Prince de la vie. Que chaque détail, chaque geste et chaque mot de notre prière communautaire signifie vraiment : « Seigneur, sois chez toi en nous. Voici la servante du Seigneur, que tout s’accomplisse selon ta parole. »