Dimanche 16 décembre 2007 - 3e dimanche de l’Avent A

Vous n’avez pas oublié quelqu’un ?

Isaïe 35,1-6a.10 - Psaume 145,7-10 - Jacques 5,7-10 - Matthieu 11,2-11
dimanche 16 décembre 2007.
 

Vous n’avez pas oublié quelqu’un ? Cherchez bien. Ce serait trop bête d’avoir refait dix fois ses listes pour s’apercevoir finalement qu’il manque le plus important. Quelle tristesse si l’absent venait hanter vos fêtes et les priver de joie !

« Tu n’aurais pas oublié quelqu’un ? », semble faire dire le Baptiste à Jésus qui paraît en effet ne plus se soucier de lui. Le Christ poursuit sa route, enseigne, guérit et envoie ses disciples en mission, mais Jean reste en prison. Pourtant, n’était-il pas écrit au livre du prophète Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi car il m’a consacré par l’onction, il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres ». Voilà l’ordre de mission du Messie, mais celui qui l’a reconnu et désigné le premier demeure dans les liens. N’est-il pas fondé à s’étonner et à interpeller le Christ : « Est-ce bien toi, ou dois-je en attendre un autre ? »

À cette citation implicite du prophète, Jésus répond par l’évocation d’un autre passage du livre d’Isaïe, celui que nous avons entendu dans la première lecture : « Il vient lui-même et va vous sauver. Alors s’ouvriront les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Alors le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. » En effet, au-delà du Messie, c’est Dieu en personne que son peuple attend. Donc, Jean, n’est-ce pas plutôt toi qui oublies quelqu’un ?

Le Baptiste oublie que Dieu annonçait l’œuvre merveilleuse de sa puissance dans la fragilité humaine plutôt que la venue d’un surhomme qui ferait triompher son pouvoir personnel dans notre histoire. Il oublie que sa propre prophétie au sujet de Jésus ne venait pas de lui-même, de ses facultés de divination, mais de l’Esprit Saint qui avait parlé aussi par tous les prophètes avant lui. C’est pourquoi Jésus, dans son apostrophe aux foules après le départ des disciples de Jean, évoque avec discrétion mais sans ambiguïté la faiblesse de Jean qui se manifeste dans son hésitation présente.

« Êtes-vous allés voir au désert un roseau agité par le vent ? » L’homme, tout homme, n’est-il pas un tel fétu d’herbe que les pressions du moment font pencher dans un sens ou dans l’autre ? N’est-ce pas votre faiblesse, mes frères, comme la mienne aussi ? Et Jean n’est-il pas un homme comme nous ? Certains croient lui rendre justice en assignant à sa question une pure valeur pédagogique : lui-même n’aurait pas de doutes, mais il voudrait dissiper ceux de ses disciples en les envoyant à Jésus pour qu’ils entendent la bonne réponse de sa bouche. Ce zèle me semble mal avisé.

L’allusion aux vêtements “luxueux” (en fait, littéralement, “douillets”) épingle le costume du Baptiste : “un habit de poils de chameau avec un pagne de peau”, qui rappelait à tous la tenue d’Élie telle que décrite au deuxième Livre des Rois. Quant aux “palais des rois”, c’est bien de tels lieux qu’habite désormais Jean auprès d’Hérode, même si c’est en résidence forcée. La question de Jésus se comprend : « Êtes-vous allés voir l’homme et sa parure, celui qui hésite maintenant, ou bien avez-vous entendu de sa bouche la parole même de Dieu qui demeure ? »

Oui, Jean a hésité dans sa prison. Le Seigneur lui-même n’a-t-il pas prié, à la veille de sa passion, pour que s’éloigne la coupe s’il se pouvait ? C’est pourquoi Jésus dit maintenant : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi. » Jean est au bord du refus. Il butte au seuil de ce franchissement inouï : mettre sa foi dans un Messie humilié et crucifié, dans le Christ Serviteur souffrant du Dieu tout-puissant. D’autres sont tombés : Pierre, après la confession de Césarée, et Jacques et Jean, et tous finalement. Pour l’instant, malgré son hésitation, Jean est le plus avancé de tous, car il va bientôt réaliser en sa personne exactement ce que Jésus vient d’annoncer dans les lignes qui précèdent immédiatement notre passage d’évangile : « Qui perdra sa vie à cause de moi la gardera. »

Qu’aurait pu mieux effectuer l’Esprit en la personne de Jean ? Une délivrance spectaculaire par le coup de force et d’audace d’une escouade de disciples ? La remise solennelle d’une décoration pour services insignes rendus à l’Évangile ? Mais n’a-t-il pas bien mieux rendu témoignage par sa fidélité dans la captivité, malgré les difficultés et les incompréhensions, jusqu’à la mort ? Jean n’a-t-il pas franchi enfin le passage de l’Ancien au Nouveau dans cet acte qu’il accomplit tandis qu’il était encore dans l’obscurité, cette passion qui lui fut donnée malgré ses hésitations de conscience ? En attendant, Jésus peut dire : « Parmi les hommes il n’y en eu pas de plus grand que Jean, mais le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui. »

Oui, là est le grand signe, celui qui n’a d’autre forme que la croix du Fils. Certes, Dieu peut accomplir des prodiges qui nous ravissent : guérisons radicales, exorcismes, résurrections et victoires inespérées sur l’ennemi confondu. Mais plus grands et plus profonds signes de la puissance dans la faiblesse sont les merveilles secrètes de tous les jours : les sourds que nous sommes à la Parole qui tendent quand même l’oreille et s’ouvrent à la foi, les aveugles à la misère de leurs frères qui voient le Christ dans le malheureux à leur porte, les boiteux du cœur, priant et péchant tour à tour, qui acceptent la mission et se mettent à danser au pas de Dieu.

Non, le Christ n’a pas oublié le Baptiste, pas un instant, et il ne nous laisse pas l’oublier : voyez comme au temps de l’Avent chaque année deux dimanches lui sont pour ainsi dire consacrés, sans compter son apparition au début de tout Carême et ses fêtes solennelles à dates fixes. C’est au point que nous pouvons toujours nous en étonner. Mais en la personne de Jean, ce sont tous les fidèles de la Première Alliance qui sont ainsi commémorés, tous ceux par qui l’Esprit a préparé la venue du Sauveur et pour qui d’abord il est venu. Nous ne pouvons faire mémoire de Jésus Christ sans les trouver en lui, partageant notre action de grâce et notre joie du salut.

Mes amis, toujours nous sommes tentés d’oublier quelqu’un : Dieu, lorsque nous cédons aux pressions du malheur ou du plaisir pour nous enfermer dans une vie sans espérance, l’homme, quand nous prétendons réaliser les attentes du monde par notre propre puissance quasi divine. Nos fêtes, même celle de la Nativité, se font tristes lorsqu’elles excluent celui qui seul les justifie : ce Jésus parfaitement homme et vraiment Dieu qui vient en ce monde. C’est à nous qu’en est confiée la mémoire aujourd’hui.

Souviens-toi de Jésus Christ crucifié et ressuscité d’entre les morts, bienheureuse Église ! Que la joie de l’Esprit qui te le fait connaître aujourd’hui à la voix du Baptiste s’accomplisse à Noël dans le cantique de la Vierge Marie, et le monde qui avait oublié Dieu trouvera l’espérance.