Dimanche 23 décembre 2007 - 4e dimanche de l’Avent A - baptême d’un enfant

« Nul ne peut être séparé de sa mère. » Vraiment ?

Isaïe 7,10-16 - Psaume 23,1-6 - Romains 1,1-7 - Matthieu 1,18-24
dimanche 23 décembre 2007.
 

« Nul ne peut être séparé de sa mère. » Vraiment ? Cet adage est contraire à la psychanalyse qui veut cette séparation pour l’humanisation du petit d’homme : sans l’apprentissage de cette privation, de son acceptation et de sa sublimation, l’enfant devient en effet un sauvageon, incapable de supporter la moindre frustration et déterminé à s’emparer de tout ce qu’il désire avec violence. Le père doit donc imposer cette loi sévère mais juste et vivifiante. Toutefois, lui-même doit donner le témoignage de sa propre soumission à la loi, sauf à se montrer injuste et maître de mortelle injustice.

Pourtant, Joseph, en devenant soudain père, n’effectue aucune séparation : il prend avec lui l’enfant et sa mère. Mais plus tard, vous connaissez la suite, viendra le jour où Marie fera ce reproche à Jésus : « Vois comme nous avons souffert en te cherchant, ton père et moi ! » Et lui répondra : « Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? » Remarquez que seule la mère ici s’étonne. Joseph, en effet, est mieux placé que quiconque pour savoir qu’un autre est Père plus que lui.

En acceptant de devenir le père de Jésus, vous l’avez compris en écoutant l’évangile d’aujourd’hui, Joseph renonce à l’exercice normal de sa fonction de géniteur, définitivement. Cette privation est assez gênante pour troubler tous les auditeurs de l’Évangile, de génération en génération : depuis deux mille ans, que d’histoires inventées pour tenter de contourner l’obstacle !

Pour en comprendre le sens, il convient de se souvenir d’Abraham qui « eut foi dans le Seigneur et cela lui fut compté comme justice. » À quel épisode cette sentence se rattache-t-elle ? Au sacrifice d’Isaac, c’est-à-dire à ce moment crucial où le patriarche renonce au fils de la promesse et donc à une descendance issue de sa chair, c’est pourquoi il deviendra « le père d’une multitude ». Ainsi se réalisait le sens de la circoncision, ce signe de l’Alliance qu’il venait de recevoir : l’hommage à Dieu qui seul est Père, moyennant quoi il pouvait devenir père à son tour en toute justice.

De même, Joseph a cru à la parole de l’Ange qui lui révélait l’origine divine de cet enfant venu dans le sein de la femme qui lui était promise. Il a accepté cette vocation unique : devenir le père sur la terre du Fils éternel de Dieu. Son renoncement, dans la foi, à l’exercice de sa fonction de géniteur est précisément ce qui le qualifie pour devenir père d’une manière excellente. Voilà pourquoi ce juste est devenu par la suite le père d’une multitude, celle de tous les frères de Jésus qui sont nés d’En Haut par le baptême dans l’eau et dans l’Esprit. À la lumière de la vocation de Joseph s’éclaire celle des prêtres qui s’engagent à la chasteté dans le célibat. Ce renoncement les qualifie pour l’exercice de la paternité spirituelle par la fécondité de leur ministère. Mais l’exemple de Joseph est aussi pour tous.

« Nul ne peut être séparé de sa mère », ai-je d’abord énoncé avant de soutenir aussitôt qu’une telle séparation s’avérait pourtant nécessaire. Je citais alors le cardinal Polycarpo, patriarche de Lisbonne, développant cette affirmation initiale dans son homélie devant la délégation française au consistoire, samedi 24 novembre dernier. La pointe de son propos était la nécessité d’admettre la participation de Marie à l’acte rédempteur de Jésus comme la conséquence d’un principe valable pour chacun de nous : personne ne peut être séparé de sa mère, car le lien initial est si essentiel que rien ne saurait le dissoudre.

Eh bien, j’irai même plus loin. Comment puis-je prétendre aller plus loin qu’un cardinal, me direz-vous ? Très simplement, avec le pape. Dans sa dernière encyclique, Benoît XVI nous explique que nos existences sont reliées l’une à l’autre : continuellement la vie des autres entre dans ma vie et ma vie entre dans celle des autres. Autrement dit, aucun être humain ne peut être séparé de l’humanité tout entière.

En réalité, la séparation nécessaire est de soi à soi. Comme le Fils de Dieu a renoncé à lui-même et s’est anéanti par amour pour nous, devenant obéissant jusqu’à la mort de la croix, chacun de nous doit, d’une façon ou d’une autre, renoncer à lui-même. Telle est la circoncision de la nouvelle Alliance. Spirituelle, elle n’en est que plus “charnelle” : ce n’est pas seulement un bout de chair symbolique que Jésus a sacrifié, mais son corps tout entier. Ainsi, ce ne seraient plus seulement les mâles qui auraient à porter un signe provisoire, mais tous, hommes et femmes, qui devraient porter le signe définitif : celui du baptême dans la mort du Seigneur.

Pour nous, il était nécessaire que nous soyons séparés du péché, puisqu’il était entré dans le monde et que tout homme en était infecté. Jésus, lui, n’en avait aucun besoin pour lui-même. Mais il a accompli ce qui était impossible à l’homme pour que l’homme puisse le suivre sur le chemin de la Vie. Et sa sainte Mère, indemne aussi du péché, n’a pourtant pas été épargnée : un glaive lui a traversé le cœur. Joseph, en renonçant à lui-même, a reçu l’Enfant et sa mère. Nous aussi, par la grâce du baptême et la puissance de l’Esprit Saint, nous devons renoncer à nous-mêmes pour recevoir le Fils que nous donne le Père.

Ainsi, vraiment rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur.