25 décembre 2007 - Nuit de Noël

En ce temps-là, ô Mieux Aimée, le jour et la nuit commencèrent à faire ce qu’ils voulaient

Isaïe 9,1-6 - Psaume 95,1-3.11-13 - Tite 2,11-14 - Luc 2,1-14
mardi 25 décembre 2007.
 

En ce temps-là, ô Mieux Aimée, le jour et la nuit commencèrent à faire ce qu’ils voulaient. Forcément, tout se mit à marcher beaucoup moins bien. On allait bronzer sur la plage, on se retrouvait à frissonner sous la lune. On partait à la fraîche pour atteindre la colline à la nuit sombre et voir les étoiles, on arrivait en nage sous un soleil de plomb. Tout cela devint fort incommode, Mieux Aimée, tu peux l’imaginer. Mais ce fut pire quand ils en vinrent à tant de caprices que parfois c’était le jour et la nuit en même temps, et parfois ni l’un ni l’autre ! Enfin, les choses se firent si compliquées, ô Mieux Aimée, et si fâcheuses, qu’un jour, ou plutôt une nuit...

Dans ce début à la manière de Rudyard Kipling certains auront reconnu la Mieux Aimée des “Histoires comme ça”. Mais tous ont sûrement deviné ce dont il s’agit dans cette petite parabole de ma façon.

Le bien et le mal sont mêlés partout dans notre monde. La vie est faite de bonheurs et de malheurs, petits ou grands : parfois on ne veut plus vivre, et parfois on est si heureux que le cœur éclate. Cela peut aller si vite que, s’étant habillé pour la fête, on se retrouve en larmes de chagrin, ou bien qu’entrant résolument dans l’épreuve et les souffrances on y éprouve bientôt la paix et la joie. Nul d’entre nous n’est pur, aucun de nos mouvements de cœur ou d’esprit n’est sans mélange. Il n’est pas d’amour sans jalousie, désir de captation, peur de l’autre ou douleur de l’incompréhension. Pas de vérité sans ses contours d’incertitude, de paix pour tous qui ne se paye du droit de certains, de justice sans une part d’injustice.

C’est ce que représente la Bible par “l’arbre de l’expérience du bon et du mauvais”, appelé ordinairement et maladroitement “arbre de la connaissance du bien et du mal”. Dieu n’a jamais rien fait ni voulu que de bon, pour l’homme et toute sa création. Mais le péché est entré dans le monde, et le pire du péché est dans la confusion, l’hypocrisie et la perversion.

Lorsque nous fûmes tombés au pouvoir du mal qui nous avait séduits, Dieu ne nous a pas abandonnés. Dès le début, il s’est ingénié à garder en vie ce que le péché vouait à la mort et à préserver en vue de la sainteté les hommes que défigurait la méchanceté du diable. Voyez comme nous pensons tous que le bonheur est normal et le mal injuste, en dépit de tout ce qui nous susurre au cœur de ne plus croire au bien. Dieu a pu aussi, car rien ne lui est impossible, retourner contre l’adversaire ses propres armes. Voyez comme la nuit peut être douce et aimable. La souffrance même, pour celui qui la supporte dans l’amour, se fait passage et croissance en l’esprit. Et la mort devient cette sœur compatissante chantée par Saint-François.

Ne pouvait-il, le Tout Puissant, procéder plus radicalement pour éradiquer le mal du monde ? Mais, puisque le mauvais en nous se mêle au bon inextricablement, nous ne pouvions en être séparés sans que cela nous déchire tout entier. Voilà pourquoi Dieu a dû entrer dans cette incroyable proximité avec l’ennemi, lui qui est le Saint et le Juste, jusqu’à sembler porter la responsabilité du mal, puisqu’il l’assumait au point de le subvertir en oeuvre bonne, et accroître encore le trouble répandu par le mauvais dans le monde.

Et ce fut au point qu’un jour, ou plutôt une nuit, Dieu se fit homme. Ne mettait-il pas ainsi le comble à la confusion ? Il introduisait plutôt au cœur de nos ténèbres la lueur qui seule pouvait les vaincre totalement et pour toujours. Il a caché son grand Jour de Dieu sous le voile de notre chair, il s’est fait, en Jésus, ce grain minuscule qui porte en lui la potentialité infinie de la Rédemption universelle. Cet enfant sur la paille est comme un tout petit comprimé de lumière immense, une graine de Dieu tout-puissant jetée en terre de nuit pour y faire pousser le grand Arbre de la vie éternelle.

Vous connaissez le rêve de la pierre philosophale, poursuivi par les alchimistes du Moyen-Âge : elle devait changer tout ce qu’elle aurait touché en or. Mais ce n’était qu’un songe creux. Tandis que cet enfant que nous fêtons cette nuit est véritablement un petit d’homme en chair et en os, qui grandira, parlera et agira merveilleusement. Venu dans la douceur et l’humilité d’un nouveau-né, il gardera ces grandeurs inouïes pour un Dieu dans sa maturité et jusque dans sa puissance de ressuscité. Or, quiconque se laisse toucher par lui au point de l’accueillir et de le recevoir dans son cœur et dans toute sa vie, suivant son chemin de douceur et d’humilité à travers les ombres et les éclairs de l’existence jusque dans les épreuves et les défigurations de la croix, devient Dieu comme lui. Et cela n’est pas un rêve, mais la réalité la plus sûre au monde.

Le temps est venu pour nous, frères, de dire à l’enfant de la crèche : nous ferons tout ce que tu voudras. Ainsi nous entrerons déjà dans son Jour qui vient et qui ne connaîtra pas de déclin.