Mardi 25 décembre 2007 - Jour de Noël

« Coup de grâce ». Étonnante rencontre.

Isaïe 52,7-10 - Psaume 97,1-6 - Hébreux 1,1-6 - Jean 1,1-18
mardi 25 décembre 2007.
 

« Coup de grâce ». Étonnante rencontre de mots : comment un coup pourrait-il être de grâce ? Pourtant, cette expression française dit bien ce qu’elle veut dire. Par exemple, un étalon blessé irréparablement qui ne peut supporter d’être soigné d’aucune façon est achevé par une main humaine pour que soient évitées les souffrances absurdes d’une longue agonie. Car l’animal, à l’inverse de l’homme, ne dispose pas des ressources de la raison pour comprendre ce qui lui arrive et le vivre pleinement en conscience.

Cette raison qui caractérise notre nature s’appelle “logos” en grec. C’est le mot traduit par “Verbe” dans le fameux Prologue de saint Jean que nous venons d’entendre. “Prologue” : “pro-logos”, la parole avant la parole, le texte qui précède le texte. Oui, nous fêtons aujourd’hui le Verbe préexistant de toute éternité auprès de Dieu qui s’est fait chair un jour de notre temps.

L’Incarnation est le mystère tout particulièrement stupéfiant scruté par les anges qui y perdirent leur latin, l’émerveillement inépuisable de Marie et de Joseph, l’exultation des bergers et des puissances célestes.

Quel coup de génie de Dieu, si l’on ose s’exprimer ainsi naïvement. Mais Noël n’est-il pas le temps où la naïveté est permise, pourvu qu’elle demeure de bon aloi ?

Dans ce monde où tout fut mélangé par la méchanceté du diable, le malheur au bonheur, le doute à la confiance, l’ignorance à la connaissance, la jalousie à l’amour et la peur à la dépendance, voilà que Dieu a pris la liberté de se faire homme. Confusion suprême !, serait-on tenté de se récrier : si nous ne savons plus que Dieu n’est pas un homme, nous ne savons plus rien.

Eh bien oui, mes amis, l’Incarnation est le coup de grâce porté à notre raison. Elle était blessée irréparablement : illimitée dans ses désirs de maîtrise de toute science et de toute technique, elle ne pouvait que s’éprouver sans cesse à nouveau limitée dans leur réalisation. Les plus sages se rendaient à la raison en reconnaissant qu’à mesure que grandissaient leurs connaissances, grandissait plus encore l’ignorance dont ils prenaient conscience. Les autres, en imaginant s’approcher du terme rêvé d’une connaissance absolue ne faisaient que s’enfoncer dans les délires et la folie d’une raison déraisonnable.

Le mystère de Dieu fait homme plonge la raison humaine qui l’accueille en parfaite obéissance de foi dans une obscurité pratiquement mortelle pour elle. Mais, parce que la raison de l’homme est à l’image du Logos éternel, de ce Verbe qui s’est anéanti pour se faire chair et qui s’est abaissé jusqu’à l’obéissance de la mort sur la croix, en mourant avec lui elle est appelée à renaître en lui.

Dans le coup de grâce donné à l’animal, la grâce dispense de la souffrance qui n’aura pas lieu, mais le coup donne la mort effectivement et ne laisse qu’un cadavre. Tandis que l’amour tout-puissant du Dieu qui a eu pitié de notre condition déchue, en invitant la raison à renoncer à elle-même à cause du Verbe fait chair, lui promet aussi la nouvelle naissance où elle se retrouve guérie de toute infirmité. Le coup est réel et la mort amère, mais la grâce traverse la mort et demeure toujours.

Oui, la raison mortifiée dans la foi au Christ ressuscite avec lui : les œuvres des penseurs passés par la Pâque du Fils de Dieu venu dans notre chair en témoignent par leur beauté et leur puissance inégalées. En témoigne, en particulier, ce Prologue de saint Jean qui domine la littérature universelle, et au cœur duquel brille d’un éclat qui ne se ternira pas cette phrase scrutée plus qu’aucune autre depuis deux mille ans, méditée tout au long de leur vie par d’innombrables hommes de culture et de génie : « Et le Verbe s’est fait chair. »

Oui, l’étonnante rencontre de Dieu et de l’homme en Jésus, le Verbe fait chair, est le coup de grâce qui arrache l’homme et toute la création à la perdition pour l’établir dans la Lumière et l’Amour à jamais.