Dimanche 24 janvier 1999 - Troisième Dimanche Année A

Nous autres, les fidèles d’ici, on déteste les paroissiens d’à côté, pas vrai ?

Isaïe 8,23b à 9,3 - Psaume 26,1.4.13-14 - 1 Corinthiens 1,10-13.17 - Matthieu 4,12-23
dimanche 24 janvier 1999.
 

Nous autres, les fidèles d’ici, on déteste les paroissiens d’à côté, pas vrai ? Non ? Ah bon : en fait, on est tellement supérieurs à eux qu’on les méprise seulement, n’est-ce pas ? Quelle horreur ! Comment peut-on dire des choses pareilles ? Le plus horrible n’est pas de les dire, c’est qu’elles existent.

C’est un vieux penchant des hommes : dès qu’il y a deux frères, la rivalité est entre eux. Si l’un réussit, l’autre sera tenté de le détester, comme Caïn détesta son frère Abel. Et, si celui qui réussit en a le temps, il sera tenté, quant à lui, de mépriser son frère. Jacob, usurpateur du droit d’aînesse d’Esaü, n’échappe d’abord à la mort que par la fuite. Mais, selon les bénédictions de leur père Isaac, c’est une dure domination qu’il exercera ensuite sur son frère.

Jacob, appelé Israël, devient le père de toutes les tribus du peuple de Dieu. Après lui, au long des âges, les Juifs méprisent les païens qui les entourent, tandis que ces derniers les détestent au point de vouloir les exterminer. Jusqu’au temps de Jésus, l’humanité tout entière est ainsi divisée.

Jésus est juif, lui. A la suite des prophètes, il rencontre l’incompréhension de son peuple. Mais, au lieu de se retirer au désert, comme Jean-Baptiste, par exemple, il se retire en Galilée, "carrefour des païens". Il quitte sa ville familiale, Nazareth, et s’installe à Capharnaüm, dont le nom est devenu synonyme de désordre.

Au bord du lac, il rencontre deux frères : il les appelle tous les deux, et tous deux le suivent !

Cet événement, apparemment banal, signifie tout simplement la fin du monde, c’est-à-dire l’arrivée du salut du monde.

En Jésus, l’ombre de la mort qui planait sur nous, l’hostilité entre les frères, est dissipée par la lumière de la réconciliation.

Mais cet événement ne se produit pas sans rupture. Voyez comment Jésus, "allant plus loin", trouve deux autres frères "en train de réparer leurs filets" ; et, lorsqu’ils suivent Jésus, c’est en "laissant leur barque et leur père". Ce deuxième appel de deux frères, qui confirme la portée de l’événement, indique aussi son caractère dramatique.

Puisque fin du monde il y a en Jésus, le temps des apôtres n’est plus le temps de leurs pères, les patriarches. Et le peuple qu’ils fondent, l’Eglise, n’est plus comme le peuple d’Israël. La nouveauté de l’Evangile est radicale.

En outre, la fondation du monde nouveau dans la lumière est accomplie par Jésus, le propre Fils de Dieu, en ce qu’il est rejeté et crucifié par les Juifs et les païens, par les Juifs qui le livrent aux païens. Il a pris sur lui la violence de la mort qu’il était venu vaincre.

Ainsi, la seule façon pour nous d’échapper par lui à l’ombre de la mort est de prendre le chemin qu’il a ouvert en sa personne, d’accepter de mourir avec lui et en lui pour connaître la lumière de sa résurrection.

Si nous sommes le frère qui a réussi, loin de mépriser l’autre, rendons grâce pour le don qui nous est fait et agissons de manière à ce qu’il en bénéficie lui aussi, lui surtout. Ainsi nous mourrons à tout orgueil malheureux.

Et si nous sommes l’autre frère, qui regarde de travers celui qui a réussi, ayons l’humilité de reconnaître plutôt sa grâce et de nous en réjouir. Ainsi nous mourrons à toute envie et à toute jalousie, et nous aurons l’esprit de bénéficier des supériorités de l’autre plutôt que de désirer les détruire.

Au demeurant, nous ne sommes jamais seulement l’un ou l’autre des frères : nous connaissons l’une et l’autre situation tour à tour. Sachons donc mourir à nous-mêmes dans le Christ de toutes les manières, pour que les deux frères, en toute circonstance, soient appelés et pris tous deux ensemble.

Chrétiens, si nous ne prenons pas le chemin du Christ, si nous nous divisons comme les hommes, nous sommes pires qu’eux : revenant nous-mêmes à "avant Jésus-Christ", nous les empêchons, eux, de passer en lui.

Ne redoublons pas les ténèbres du malheur des hommes, soyons unis comme des enfants de Dieu, alors nous serons la lumière du monde.