Dimanche 3 février 2008 - Quatrième Dimanche de l’Année A

Elle est à toi cette chanson

Sophonie 2,3 et 3,12-13 - Psaume 145,7-10 - 1 Corinthiens 1,26-31 - Matthieu 5,1-12a
dimanche 3 février 2008.
 

« Elle est à toi cette chanson... » Tout le monde connaît la “Chanson pour l’Auvergnat” de Georges Brassens, manifestement inspirée de Matthieu 25, où Jésus prône les actes essentiels de charité : donner à manger et à boire à l’affamé et à l’assoiffé, accueillir l’étranger, vêtir celui qui est nu, visiter le malade et le prisonnier.

Elle rappelle aussi la parabole du Bon Samaritain par le contraste qu’elle établit entre la personne charitable et celles qui ne le furent pas : “croquants, croquantes et gens bien intentionnés”. En remerciant l’Auvergnat, l’hôtesse ou l’étranger, le pauvre à qui Brassens prête sa voix manifeste donc aussi quelque ressentiment à l’égard des autres. Un ressentiment s’exprime aussi dans ce reproche que font parfois les parents à leur enfant décevant : « Après tout ce que nous avons fait pour toi, c’est comme cela que tu nous le rends ! » Qui, d’ailleurs, ne mériterait en quelque mesure cette plainte culpabilisante ?

Mais les Béatitudes que nous venons d’entendre ne sont que gratitude : c’est une série de mercis encourageants que Jésus prononce. Merci aux miséricordieux qui prennent soin de leurs semblables éprouvés, merci aussi à ceux qui sont éprouvés de toutes les manières.

Jésus, en la personne de quiconque reçoit un secours, remercie le secourable. Mais il remercie aussi, en la personne de l’humanité entière, ceux qui souffrent avec patience et charité des maux divers à cause de son nom : ce sont eux, en effet qui obtiennent pour les autres les grâces dont ils bénéficient, comme des parents se saignent aux quatre veines pour élever leurs enfants, supportent d’avoir faim ou froid pour qu’ils soient bien soignés, se privent de repos ou de loisirs pour financer leurs études.

Heureux les parents et leurs enfants qui atteignent l’âge où l’on s’étreint enfin dans la reconnaissance mutuelle par-delà les tensions et les incompré-hensions, les souffrances qu’on supporte ou qu’on s’inflige au fil des saisons de la vie. Béni le jour où l’on comprend que, si tous n’ont pas vécu la même part en même temps, le partage fut bien réel, au point que finalement la communion se manifeste, joyeuse de ce qui fut bon et plus forte que ce qui fut mauvais.

Dans la “Chanson pour l’Auvergnat”, chaque couplet se termine par « Qu’il te conduise à travers ciel au Père éternel ». C’est pourquoi je pense qu’elle s’inspire aussi des Béatitudes.

Les Béatitudes sont le chant des disciples du Christ qui se reconnaissent comme une seule famille où les uns et les autres ne vivent pas la même part au même moment, mais où tous partagent les fruits de toute souffrance offerte avec le Christ en partageant cette souffrance rédemptrice elle-même. Telle est la communion des saints qui sera manifestée en pleine lumière dans le Royaume à venir, mais qui s’éprouve déjà dans la foi en ce temps où nous gémissons encore dans les douleurs de l’enfantement.

Lorsque nous accomplissons les actes de la charité du Christ, si nous la vivons dans la vérité et la force de la foi, nous y trouvons cette communion qui dépasse la séparation terrible entre les souffrants et les bien-portants, entre les pauvres et les riches. Cette communion triomphe du venin du diable, du “diabolos”, celui qui divise. Le compatissant venu apporter sa présence au malade recueille auprès de lui la gratitude même du Christ, mais il lui exprime aussi, avec autant de délicatesse et de discrétion que nécessaire, cette même gratitude envers ceux qui pleurent et qui supportent l’injustice du monde à cause du Fils de l’homme.

Les actes de charité que sont les gestes élémentaires de compassion sont “le sacrement du frère”, réalité du bienfait qui soulage la souffrance et signe du bonheur promis, vérité du partage entre l’aidé et l’aidant et prémices de la communion espérée où Dieu sera tout en tous. Alors nous sommes les uns et les autres des “pauvres de cœur”, saisis ensemble de la bonté de Dieu et lui rendant grâces pour tous ses bienfaits.

Les Béatitudes sont donc ce cantique d’amour et de gratitude des disciples de Jésus, le chant de l’Église en chemin vers le Royaume qui donne une seule voix aux malheureux et aux favorisés du moment, comme la voix du Christ est une, bien qu’elle prenne des accents aussi différents que l’exultation devant le succès des élus et le cri du crucifié qu’il pousse vers le Père du fond de sa détresse.

C’est pourquoi, en reprenant ses paroles sur ses lèvres, nous les lui dédions de tout notre cœur : il est à toi, Seigneur, ce chant d’action de grâce que tu donnes à tes pauvres disciples, jusqu’au jour où nous ne chanterons plus, dans la multitude des anges et des saints, que l’hymne de louange à l’Amour éternel.