Dimanche 21 février 1999 - Premier dimanche de Carême A

Ne soyez pas vexés

Genèse 2,7-9 et 3,1-7 - Psaume 50,3-6.12-14.17 - Romains 5,12-19 - Matthieu 4,1-11
dimanche 21 février 1999.
 

"Ne soyez pas vexés." Cette défense est paradoxale : elle a toutes les chances d’aggraver, ou même de créer, la vexation chez les personnes à qui elle s’adresse.

"Vexer" est un mot bien français : il vient d’un verbe latin qui signifie "tourmenter", mais il prend dans notre langue un sens spécifique. A mon avis, on est vexé quand on est atteint alors qu’on est au-dessus de ça.

Comment, direz-vous, pourrait-on être atteint si l’on est au-dessus ! Eh bien, justement cette contradiction est vexante. Pour cela il est vexant d’être vexé, et plus encore de s’entendre dire qu’on l’est.

Au fait, au-dessus de quoi serait-on au juste ?

Par exemple, au-dessus des "basses questions matérielles". Avez-vous vu ce dessin de Sempé qui représente une dame seule dans une grande église, visiblement en train de prier mentalement : "Je ne demande rien pour moi. Mais Gertrude me doit 2400 francs. Si elle avait les moyens de me les rendre, elle irait mieux." Avec sa tendresse habituelle pour ses victimes, Sempé touche juste : nous trouvons toujours un motif désintéressé pour nous soucier de questions où nos propres intérêts matériels sont en jeu.

Ou encore, on se croit au-dessus des honneurs : peu importe, pense-t-on, qu’on me rende justice ou non, puisque je sais ma valeur. Ou bien l’on prétend n’avoir peur de rien ni de personne.

Toutes ces pensées ne sont que mensonges qu’on se fait à soi-même.

De cela, précisément, parle le livre de la Genèse : "Ils virent qu’ils étaient nus." Etre nu, bibliquement, c’est d’abord être vulnérable, être susceptible d’être atteint. Avant, ils étaient déjà nus, mais "sans se faire pâlir", dit littéralement le texte hébreu qu’on traduit habituellement par "sans avoir honte", et qui signifie plutôt "sans se faire peur".

Avant le péché, dit le récit biblique, homme et femme étaient vulnérables sans se faire peur. La première conséquence du péché est de ne plus pouvoir supporter sans pâlir l’idée qu’on est vulnérable : l’autre ne va-t-il pas user de son pouvoir pour me faire du mal ? Alors, pour se rassurer, l’homme s’imagine "au-dessus de ça", c’est-à-dire au-dessus de la condition humaine, hors d’atteinte des coups qui frappent les mortels.

Pourtant, voyez : Jésus Christ lui-même, lui qui est bel et bien le Fils de Dieu, ne fut pas au-dessus de cela. Il fut tenté en tout comme nous. Comment pouvait-il être tenté ? De la même manière que nous : Verbe fait chair, Dieu fait homme, il était susceptible d’être atteint en tout lieu de vulnérabilité humaine.

Jésus, n’en doutez pas, eut plaisir à manger de bonnes choses, et déplaisir à endurer la faim. Il fut heureux des hommages, des louanges et des succès, et malheureux des insultes, des mépris et des menaces. Il se sentit bien d’être en sécurité, et eut peur de tomber.

Comprenez donc que rien ne peut être plus élevé pour l’homme que sa condition humaine, puisque le Fils de Dieu l’a épousée.

Au contraire, quand on est vexé, on a honte : on sent bien qu’à se croire au-dessus de soi on se met, en fait, en dessous de tout.

Ne soyez donc pas vexés, je vous en prie, si je vous dis de ne plus l’être.

Ne soyons plus vexés d’être hommes. Le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Nous sommes tous sensibles aux biens, à la gloire et au pouvoir. Et aussi à la souffrance et au mépris. Et, en tout cela, nous sommes tentés, toujours.

Ce qui est divin, dans cette condition, comme nous l’a montré le Fils de l’homme, c’est de ne pas pécher : de garder, quoi qu’il arrive, la parole du Fils de Dieu. Alors, sur tous nos chemins de fortunes et d’infortunes, nous aurons une assurance : celle de n’être jamais séparés de lui