Dimanche 17 février 2008 - Deuxième dimanche de Carême Année A - Célébration du sacrement de l’onction des malades

Une sortie honorable

Genèse 12,1-4a - Psaume 32,4-5.18-20.22 - 2 Timothée 1,8b-10 - Matthieu 17,1-9
dimanche 17 février 2008.
 

Curieusement, cette expression, à l’instar de “sans doute”, suggère un peu le contraire de ce qu’elle dit : on s’efforce de ménager une “sortie honorable” à quelqu’un qui s’est mis dans un mauvais pas et à qui l’on veut éviter un excès d’opprobre.

Une “sortie honorable”, c’était raisonnablement tout ce qu’on pouvait espérer pour Abram. À soixante-quinze ans, il n’avait toujours pas d’enfant, ce qui dans son contexte culturel était profondément humiliant. Mais il possédait quelque bien hérité de son père, et son neveu Loth pouvait, aux yeux des gens, moyennant un peu de bienveillance, lui tenir lieu de fils. Ne lui fallait-il pas se tenir tranquille et se contenter de son sort ?

Tout quitter à ce moment et à son âge ne pouvait sembler, à vues humaines, qu’un coup de folie. Mais le Seigneur lui avait parlé et il avait cru à sa parole.

Or, des deux premiers mots que Dieu lui dit, l’un disparaît hélas dans la traduction : vous avez entendu « Pars ! », mais le texte hébreu porte « Lech-lecha », c’est-à-dire littéralement « Pars vers toi ! » ( “lech” du verbe ”halach”, partir, et dans “lecha” la préposition “le” indique le but, la visée, et la terminaison “cha” signifie “toi”). Autrement dit, dès le début de son appel au patriarche, Dieu lui indique que ce qu’il lui demande sera aussi pour lui sa véritable réalisation. S’il quitte sa terre, son pays natal, la maison de son père, ce sera pour “se trouver”, là-bas, dans le pays que Dieu lui montrera, pour y devenir une grande nation, lui qui était sans enfant, et même pour que toutes les nations soient bénies en lui : décidément, quelle folle espérance !

Ainsi, notre père Abraham (nouveau nom que Dieu lui donnera plus tard dans le pays de sa migration), appelé à devenir le père d’une multitude de fils, préfigure Jésus qui deviendra dans sa résurrection le premier-né d’une multitude de frères.

Jésus aussi, au moment où les oppositions et résistances qu’il rencontre semblent devoir l’emporter, alors qu’on pourrait imaginer de lui ménager une sortie honorable du mauvais pas où il s’est mis, s’avance résolument pour accomplir sa mission jusqu’au bout : il va quitter sa terre et le pays de sa naissance de la façon la plus radicale qui soit, par la mort sur la croix. La transfiguration signifie donc d’abord à l’avance qu’on se tromperait en croyant que le supplice de Jésus réalise ce qu’il est censé faire : donner au condamné une fin absolument déshonorante. Elle annonce que Dieu va recevoir cette mort comme un sacrifice parfaitement agréable et la récompenser par la résurrection et la glorification. Jésus abandonne tout, il s’abaisse tout à fait, mais c’est “vers lui-même” qu’il va sur ce chemin de renoncement : il va “se trouver” lui-même au-delà du passage et de l’épreuve.

Pourtant, il ne suffit pas de comprendre cela, car ce n’est pas seulement par-delà l’épreuve que Jésus sera glorifié. En vérité, sa croix est acte d’amour et de puissance pour le salut de tous les hommes. La lumière contemplée d’avance dans la transfiguration est visible sur la croix aux yeux de la foi qui y reconnaît la gloire même de Dieu.

Cette affirmation, frères, vous l’avez sans doute déjà entendue, sous cette forme ou sous une autre, du moins je l’espère. Mais que sont les mots s’ils ne s’incarnent ? Or, aujourd’hui je voudrais vous dire que le sacrement de l’onction des malades s’éclaire à la lumière de la transfiguration, et que la vie de ceux qui le reçoivent et l’accueillent sans réserve en eux-mêmes manifeste la vérité de l’affirmation de notre foi à ce sujet.

Certes, nombre de martyrs ont courageusement choisi la voie de la souffrance et de la mort par fidélité au Christ. Mais la plupart des hommes subissent plutôt leur chemin de croix et semblent n’avoir pas eu le choix. Or, le choix possible est de consentir à sa croix en priant Dieu de la transfigurer en acte d’amour et de puissance pour le salut, par la grâce du sacrifice du Christ et en communion avec lui, lui qui a reçu son propre calvaire de la main du Père. « Fils bien-aimé, avec la force de Dieu, prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile » écrit l’Apôtre Paul à Timothée.

Quel que soit notre âge, si nous sommes appelés à une grande souffrance ou à un grand renoncement, que ce soit par la maladie, un accident, un deuil, un grave échec ou une persécution, laissons-nous offrir en sacrifice par l’Église avec le Christ afin que la puissance et l’Amour de Dieu soient manifestés dans notre corps et dans notre esprit, et que notre don porte un fruit de salut pour nous-mêmes et pour le monde.

Cette sortie de nous-même à la rencontre du Christ pour nous trouver en lui mérite tout honneur aux yeux de Dieu.