Dimanche 7 mars 1999 - Troisième dimanche de Carême Année A

Le misanthrope n’aime pas les dîners en ville

Exode17,3-7 - Psaume 94,1-2.6-9 - Romains 5,1-2.5-8 - Jean 4,5-42
dimanche 7 mars 1999.
 

Le misanthrope n’aime pas les dîners en ville. Il trouve cela fatigant et futile. Il a raison. Mais à qui le dit-il ? A Célimène bien sûr, qu’il aime. Or, Célimène est à elle seule un véritable dîner en ville. Pauvre homme, quelle contradiction !

Célimène, elle, aime les cristaux, l’argenterie, les tableaux et les brillants convives. Mais elle aime aussi les instances d’Alceste, au point qu’elle est parfois tentée de lui céder, de se livrer tout entière à lui. Hélas, elle sent bien qu’il lui faudrait pour cela renoncer à tout ce qui lui plaît.

Ces deux êtres sont bien contradictoires : chacun désire l’opposé de ce qui lui plaît et chacun, en fuyant son désir le plus profond, renonce à la proie pour l’ombre. Echec de l’amour et de l’humanité, le misanthrope, partant pour son désert, se fait surtout ennemi de lui-même, et de Célimène qu’il laisse à sa vie vaine.

La Samaritaine, voilà une vraie Célimène : elle a grillé plus d’un Alceste.

Et Jésus vient la voir, chez elle, auprès du puits, comme on serait autour d’une tasse de thé ! Ne devrait-il pas trouver cela fatigant et futile ?

Fatigué, Jésus l’est "du passage" nous dit littéralement le texte évangélique : autrement dit, Jésus est marqué par sa Pâque, par le labeur de sa Passion que récompense sa résurrection. Mais ce passage du Seigneur au milieu des hommes est-il utile, finalement ? Là est la question.

Quand on voit l’humanité aujourd’hui se répandre en mille plaisirs, en mille ennuis, alors que le seul essentiel est là, au milieu de nous, depuis deux mille ans, on peut s’interroger.

Mais, comme jadis à la ville de Sykar, dont le nom signifie "salaire", le Christ ne cesse de prendre la peine de nous rejoindre au coeur de nos vies vides ou rechignées pour que nous devenions sa récompense en accueillant le salut par la foi.

Mystère de Dieu au silence bienheureux qui ne trouve pas indigne de lui de poursuivre l’homme de ses assiduités plutôt que de l’abandonner à son mauvais vouloir et à sa perte.

Chacun de nous est à la fois Alceste et Célimène, incapable de céder à son désir le plus profond, celui d’être unifié dans la vérité de l’amour. En effet, nous pressentons que courir ainsi à notre bonheur serait renoncer à nous-mêmes. Alors nous souffrons irrémédiablement de la soif que nous refusons d’étancher.

Pour nous arracher à ce supplice, il nous faut rien moins que le Sauveur mort sur la croix : seulement l’amour de celui-là décidera nos coeurs à mourir avec lui.

Alors, rendus amis de nous-mêmes par celui qui seul est l’ami de l’homme, au-delà de toute peine et de toute vanité, nous connaîtrons la paix et la joie.