Dimanche 6 juillet 2008 - Quatorzième dimanche A

« Libre ! »

Zacharie 9,9-10 - Psaume 144,1-2.8-11.13-14 - Romains 8,9.11-13 - Matthieu 11,25-30
dimanche 6 juillet 2008.
 

« Libre ! » Un cri de victoire et de joie s’élève, mais aussitôt lui répondent des discussions, des controverses et des polémiques sur le pendant, l’avant et l’après. L’instant de bonheur qu’on voudrait goûter à loisir et faire rayonner sur des jours et des jours apparaît fragile et fugitif, menacé à peine né d’être englouti sous les revanches du passé et le scepticisme du présent.

Cette dialectique du temps est cachée dans les premiers mots de notre évangile. Vous avez entendu : « En ce temps-là Jésus prit la parole. » Vous pensez que c’est une manière de dire : « À cette époque Jésus parlait ainsi. » Mais le mot grec “kairos” signifie exactement “moment favorable”. Le contexte de rejet de Jésus dans l’évangile de Matthieu, la première lecture qui évoque l’épisode des Rameaux, l’usage habituel du mot, tout indique que nous devons entendre dans ce kairos le moment de la faveur de Dieu pour les hommes. Or, ce moment est la Pâque de son Fils : le sacrifice de la croix et la descente au séjour des morts qui nous libèrent de l’esclavage du péché, comme vous l’avez entendu dans l’oraison au début de la messe ; la résurrection du Seigneur et son ascension qui nous ouvrent le chemin du ciel.

Toute la question est dans le rapport de cet instant singulier de l’histoire, la Pâque de Jésus, à tout instant de nos histoires particulières et de l’histoire universelle des hommes. Comment la mort d’un homme il y a deux mille ans peut-elle me sauver, moi, maintenant ? La vie chrétienne est-elle une existence bornée par de multiples interdits, en particulier ceux qui proscrivent les plaisirs de la chair (voir la deuxième lecture), ou au contraire la mise en pratique insouciante de l’adage « Aime et fais ce que tu veux » ? Jésus a-t-il donné sa vie pour que nous puissions jouir en paix des biens de la terre, ou bien la seule chose qui compte est-elle de souffrir beaucoup pour s’associer à sa passion ?

Ces questions, mes frères, sont très sérieuses. Beaucoup de sages et de savants se sont déjà penchés utilement sur elles et nous ont laissé des écrits fort précieux sans avoir épuisé le sujet. Tous les fidèles doivent y réfléchir en s’instruisant autant que possible aux meilleures sources, et beaucoup sont chargés de poursuivre la recherche et l’enseignement en la matière. Mais la révélation du Père et du Fils au disciple ne s’accomplit pas dans ces connaissances, si nécessaires soient-elles. Elle s’accomplit par la vie de celui qui accueille la foi au Fils de Dieu de manière à vivre tout instant en communion avec lui.

L’enfant qui accorde totalement sa confiance à son père trouve facile tout effort, toute tâche, toute souffrance qu’il lui indique, puisque c’est ce qu’il lui faut vivre. Cette confiance parfaite du Fils au Père, c’est le bien suprême offert aux “tout-petits” de l’évangile. Jésus a tout vécu, les moments de bonheur comblé auprès de sa mère et de ses amis, les difficultés et les rejets, et même la souffrance et la mort dans l’action de grâce au Père de qui vient tout bien. Les saints vivent de même tout instant de leur vie avec lui et en lui : ce sont eux, les tout-petits, et vous savez bien que parmi eux se trouvent aussi des sages et des savants, des puissants et des intelligents ; mais pas seulement, loin de là !

La vie sainte est libre et bienheureuse ; bienheureuse parce que libre. Cette affirmation, où prendra-t-elle sa crédibilité sinon dans la bouche des saints, justement ? Encore faut-il les écouter ; les entendre nous dire ce joug du Seigneur si léger qu’il se perçoit comme une main fraternelle posée sur l’épaule pour rassurer et guider en chemin, si doux qu’il se goûte comme une caresse d’ange pour consoler et réconforter dans la fatigue et la fournaise.

La messe est le lieu où se noue le rapport indicible entre le moment de l’histoire où nous sommes libérés, la Pâque du Christ, et chaque moment de nos vies : elle rend présent le Mystère pascal, sacrifice de Jésus et résurrection bienheureuse, à notre présent. Nous y venons avec nos vies pour les offrir dans l’Eucharistie du Fils, nous y sommes transformés en Lui par la Parole et le Pain reçus en communion, nous en repartons pour répandre l’annonce et la présence du salut de Dieu par la puissance de l’Esprit Saint.

Notre présence, celle de l’Église, au milieu du monde doit être un cri vivant : « Libres ! » Porté s’il le faut jusque dans la captivité, le supplice et la mort, ce cri déploie une puissance de révélation qu’aucun discours ne pourra jamais atteindre. Un jour, il n’y aura plus de mal, car il aura disparu par le pouvoir et la grâce de celui qui l’a vaincu un jour de notre histoire. Et ce jour-là, il ne nous restera plus que la joie éternelle et éclatante de chanter que Dieu est Saint.