LE SENS CHRETIEN DE LA VIE

Conférence du Père Marc Lambret le 6 octobre 2007 à NAÏM
vendredi 18 juillet 2008.
 

Si nous entreprenons de parler du sens chrétien de la vie, c’est par différence avec ce que nous appellerons le sens commun ou “païen” de la vie et le sens juif de la vie. Nous poserons la question : le sens chrétien de la vie est-il supérieur à tout autre ?

Le sens commun de la vie est caractérisé par trois traits.

1.- La lutte pour la vie La vie se bat pour vivre, c’est une vérité biologique constante. La loi du règne animal, manger ou être mangé, règle une concurrence universelle pour la survie. De ce fait, la vie est aussi perpétuellement puissance de vie, mouvement vers la vie et dynamisme de croissance. On peut d’ailleurs voir au fondement des trois sacrements de l’initiation chrétienne, le Baptême, la Confirmation et l’Eucharistie, les trois aspects constitutifs de la vie en général : la naissance, la croissance et l’assimilation.

2.- Le goût de la vie La vie est contente de vivre. La vie éprouve de la joie au fait de vivre, la vie a bon goût pour le vivant. Comment peut-il pourtant survenir un dégoût de la vie ? C’est un accident du goût de la vie, une déception de la vie. La preuve en est que ces mouvements négatifs attestent paradoxalement de la bonté de la vie “normalement” : si je me plains que ma vie n’est pas bonne, c’est que je pense qu’elle devrait l’être.

3.- Le partage de la vie La vie est partage de la vie. L’individualisme enferme et bafoue la vie. Le vivant ne cesse de vouloir entrer en relation avec l’autre et de s’unir à lui.

Quand la vie est atteinte elle se dégrade selon ces trois traits successivement. Ainsi, la maladie grave ou la grande souffrance affaiblit le lien social en isolant la personne blessée dans sa chair ou dans son esprit ; puis cette personne perd le goût de la vie et enfin le mouvement même de la vie, sa dynamique.

La vie est hantée par la mort, qui est vie perdue et fin de la vie. Or, la mort est une expérience humaine proprement incroyable. Il faut en persuader fermement quelqu’un pour qu’il puisse accepter de vivre par-delà la mort de l’être qu’il aimait, plutôt que de s’enfermer dans un déni désespéré de cette disparition insupportable. C’est pourquoi les rites sociaux de funérailles ont pour préoccupation constante d’affirmer résolument la mort survenue, de répéter obstinément que le mort est mort. Le culte opère pour que le défunt rejoigne définitivement la région des défunts, qu’il cesse de menacer de revenir hanter les vivants. Notre peur des revenants est à la mesure de notre incrédulité devant la mort. Or, à notre époque où l’on ne supporte plus de voir la mort en face et où l’on préfère la cacher et la nier de toutes les manières, la vie est plus que jamais hantée par la mort. C’est une angoisse diffuse généralisée qui ne peut s’avouer et, de ce fait, ne cesse de croître.

Il y a aussi la maladie, défiguration de la vie, défi à la vie au cœur de la vie. La maladie dégrade, abîme et dissout la vie : c’est une expérience de l’ennemi intérieur. La maladie est plus que la métaphore du péché, nous le voyons dans l’Évangile où Jésus se désigne lui-même comme médecin pour les pécheurs aussi bien que pour les malades.

Quant à la souffrance, liée à la maladie et à la mort, elle l’est aussi à la puissance de vie. La souffrance est un sujet immense et inévitable dont il est difficile de parler. On ne peut ni la nier ni la mesurer. Dans une certaine mesure, elle relève de l’effort de vie qui est un mouvement heureux en soi : la souffrance d’un sportif par exemple, endurée gaillardement parfois jusqu’à la mort, comme par ces alpinistes outrepassant leurs forces pour gravir l’Everest coûte que coûte et mourant en plein bonheur à la descente ; mais aussi bien sûr, et plus compréhensible, la souffrance de l’accouchement pour une femme enthousiaste de donner la vie. Il demeure que le plus évident est le lien obstiné de la souffrance à la maladie et à la mort.

Ce que j’ai appelé le sens commun de la vie est une expérience universelle : tous les hommes l’éprouvent, qu’ils en soient conscients ou non, qu’ils le reconnaissent ou qu’ils le nient. Or, reconnaître et exprimer ce que nous vivons nous donne de le vivre mieux, tandis qu’affirmer le contraire de ce que nous vivons nous empêche de le vivre humainement. Par exemple, si nous disons que l’homme et la femme ne sont pas faits l’un pour l’autre et que le mariage n’est pas pour la vie, nous empêchons les hommes et les femmes de vivre pleinement l’amour pour lequel ils sont faits.

La belle littérature dit la vie en vérité. Nous l’aimons car nous nous émerveillons de nous y voir si bien compris. La lumière que nous y trouvons nous aide à vivre et à choisir de vivre mieux. La littérature est l’art de dire la vie de façon vraie pour aider la vie.

La littérature de l’Antiquité grecque et latine atteint des sommets dans l’intelligence vive du monde et des hommes : poètes et philosophes de ces civilisations n’ont pas fini d’illuminer l’humanité. Le peuple juif a rencontré cette culture et s’est mesuré à elle. Elle l’a impressionné, son influence est repérable dans la Bible, notamment dans les écrits les plus tardifs.

Pourtant, conscient d’être l’élu du Dieu unique et universel, Israël ne pouvait douter qu’il eût reçu du Créateur la meilleure des cultures. Le Deutéronome met dans la bouche de Moïse au seuil de la Terre promise cette exhortation : « Et maintenant, Israël, écoute les lois et les coutumes que je vous enseigne aujourd’hui pour que vous les mettiez en pratique afin que vous viviez (...) ainsi serez-vous sages et intelligents aux yeux des peuples. Quand ceux-ci auront connaissance de toutes ces lois, ils s’écrieront : “Il n’y a qu’un peuple sage et intelligent, c’est cette grande nation !” Quelle est en effet la grande nation dont les dieux se fassent aussi proches que le Seigneur notre Dieu l’est pour nous chaque fois que nous l’invoquons ? » (Chapitre 4, versets 1a.6-7). Remarquons-le bien, l’argument décisif pour affirmer la supériorité du “sens de la vie” d’Israël, c’est la proximité de Dieu, avec laquelle ne peuvent évidemment pas rivaliser les nations et leurs incertaines divinités.

Nous avons la mauvaise habitude de voir dans les lois de pureté d’Israël soit une manie soit une arrogance par rapport aux autres peuples. Mais, en tout cas, Israël n’a pas le monopole d’une certaine conscience de soi qui pousse à tenir les autres à distance avec dégoût. La Bible elle-même en est témoin. Au Livre de la Genèse, nous voyons Joseph, devenu “comme Pharaon” en Egypte, recevant ses frères incognito se faire servir à une table à part « car les Égyptiens ne peuvent pas prendre leur repas avec les Hébreux, ils ont cela en horreur » (Gn 43,32).

En fait, c’est une loi générale que lorsque l’homme occupe une position dominante il s’estime supérieur. Elle se vérifie pour les individus comme pour les peuples. L’humilité consiste notamment à ne pas s’estimer supérieur du simple fait que l’on domine. L’humilité n’est pas l’humiliation. D’ailleurs, l’homme humilié et dominé peut persister à se considérer supérieur. Bien plus, celui qui se méprise demeure celui qui se juge lui-même : il trouve une satisfaction à être l’instance supérieure du jugement qu’il exerce sur soi. On ne sort pas du complexe de supériorité par le sentiment d’infériorité. En revanche, l’homme humble ne se juge ni inférieur ni supérieur, il ne se juge pas lui-même mais il se reconnaît “poussière et cendre” comme tout mortel.

Toujours est-il que c’est dans l’humiliation et le malheur qu’Israël va découvrir et pouvoir affirmer ce qui en lui est une véritable supériorité.

Israël se définit en opposition à toute les autres nations. Le chiffre d’Israël est 12 (comme les 12 tribus), chiffre de la perfection, celui des nations est 7 (ou 70, ou 77), chiffre de la multitude. Or, le Livre de l’Exode chiffre à 70 les descendants de Jacob à leur installation en Égypte (Ex 1,5). Et le cantique de Moïse (Dt 32) énonce : « Quand le Très-Haut donna aux nations leur héritage... il fixa les limites des peuples selon le nombre des fils de Dieu. » Dans son livre “Jésus de Nazareth”, Benoît XVI remarque que le texte portait à l’origine « selon le nombre des fils d’Israël ». Le rapprochement suggère l’interprétation selon laquelle Dieu avait le dessein de faire d’Israël le père de toutes les nations, et que la fausse idée d’un dieu pour chaque peuple trouverait dans ce fait sa juste origine. Le fameux texte de l’évangile selon saint Luc dans lequel Jésus envoie 70 disciples en mission (Luc 10,1) reposerait sur cette interprétation, d’autant plus que le nombre figurant dans certaines versions, 72, sonne comme une réminiscence du chiffre d’Israël, 12, dans celui des disciples envoyés aux nations. En bref, les fils d’Israël auraient bien vocation à devenir les pères, voire les “dieux”, de toutes les nations, ce qui se réaliserait dans l’Église.

Au fil de la révélation biblique, nous voyons que plus Israël s’enfonce dans une condition politique de dépendance et de servitude, plus apparaît le caractère unique et différent du sens de son élection. Avec le Christ, le mouvement atteint son accomplissement. Il est le Fils éternel de Dieu et, absolument rejeté sur la croix, il devient l’Élu pour les nations. Dans le Christ s’accomplit la vocation supérieure d’Israël, par la manifestation suprême de l’amour. Juifs et païens sont appelés à devenir chrétiens, c’est-à-dire disciples du Messie d’Israël, du Christ Jésus. Cette voie est “supérieure à toutes les autres” (cf. 1 Corinthiens 12,31 et Philippiens 3,1-21), elle est celle d’une vie d’amour plus beau, plus grand que ce que les hommes connaissent. Pour dire cet amour, il faut nous tourner vers la croix et écouter Jésus, “le grain tombé en terre” par qui Dieu a béni sa terre.

Le grain, c’est la vie contenue, la vie en puissance de vie, la vie qui veut vivre, se donner, se partager et se multiplier, puisque la vie du grain, c’est de donner du grain. Le grain est tout petit, il subsiste en forme de survie, il attend patiemment dans la terre le moment de son éclosion. Telle est la foi dans son dépouillement extrême, comme chez Mère Térésa, la foi réduite à son état le plus pur, c’est-à-dire à la pure obéissance. Cette même foi est celle que nous pouvons voir dans le Christ sur la croix, réduit à l’amour filial privé de tout le reste, la foi mêlée de rien d’autre. La foi de la croix, c’est l’amour à l’état pur.

La voie supérieure à toute autre, c’est de suivre l’amour manifesté dans le Christ Jésus. La supériorité de cette voie ne fait de tort à rien ni personne, elle ne fait que du bien à tout.

Jésus a été rejeté par son peuple. Ce rejet s’explique par la “jalousie”, ce dépit amoureux du Juif consciencieusement attaché à la Loi si bien illustré par la figure du fils aîné dans la parabole du prodigue. Son frère, qui ne mérite plus ce nom ni celui de fils depuis qu’il s’est perdu dans l’éloignement du père, depuis qu’il a pourri dans le péché et la compagnie des cochons, passe devant lui dans la maison pour la fête : comment supporter cela quand on a tout fait pour obéir au père ?

Une autre figure représente ce dépit et sa guérison violente : celle de l’Apôtre Paul qui a accepté de tout perdre, tout ce qui faisait son orgueil et sa suffisance, pour acquérir le Christ (cf. encore Philippiens 3,1-21). Il a renoncé à toute sa supériorité de fils d’Israël pour entrer dans la supériorité chrétienne : donner sa vie pour ses amis, y compris ceux qui lui sont encore ennemis et que Dieu a la puissance de transformer en amis s’ils le veulent bien. Cet amour est évidemment divin, il surpasse absolument tout ce que l’homme peut imaginer d’atteindre.

La manifestation de la divinité de Jésus est ancrée dans la croix. Réciproquement, on ne peut entrer dans le mystère de la croix si l’on ne voit que celui qui souffre et meurt sur le bois est vraiment le Fils éternel de Dieu. Si l’on ne met la croix au centre de sa contemplation, on ne peut trouver de sens à l’affirmation que Jésus est vraiment Dieu, le Vivant.

La Vie se manifeste sur la croix comme nulle part ailleurs. Le grain jeté en terre est le Jour contenu dans la nuit. Il l’est depuis la crèche où nous adorons l’enfant en qui est contenue corporellement la divinité invisible. Là est la Lumière, celle qui fait briller les disciples d’un amour inouï, d’un sens supérieur de la vie qui ne risque pas de se gonfler d’orgueil, sinon ils n’en brilleraient pas. Et même s’ils en sont transfigurés encore d’une façon imparfaite, les hommes peuvent voir pourtant en eux le Bien qu’ils font plus ou moins mal. Ce qui brille en eux, c’est l’amour qui a été mis en leur cœur et non eux-mêmes qui restent marqués du refus de cet amour.

La conscience de notre infirmité ne doit pas nous décourager ni nous faire désespérer de notre élection et de notre responsabilité. Nous sommes dépositaires d’un trésor absolument supérieur à tout au monde, et c’est pour lui que nous l’avons reçu, pour ce monde que Dieu a tant aimé qu’il a donné son Fils. Dans la foi et l’amour du Christ, notre sens païen de la vie est guéri de ce qui le menaçait plus que la souffrance, la maladie ou la mort, il est guéri du péché qui est un pacte fatal avec le mal.

La victoire du Christ et la puissance de sa vie éclatent dans la foi et l’espérance de ceux dont la vie est éprouvée par la maladie ou les épreuves. Mais plus généralement quand nous nous aimons les uns les autres comme le Christ nous a aimés, nous manifestons la Lumière d’un sens de la vie supérieur à tout ce qui pouvait monter au cœur de l’homme tombé au pouvoir du péché, cette lumière que cherche pourtant tout homme venant en ce monde et que Dieu lui offre par son Église, par nous si nous lui sommes fidèles.