Dimanche 14 septembre 2008 - La Croix glorieuse

Croyez-vous que l’histoire avance comme un bateau ?

Nombres 21,4b-9 - Psaume 77,3-4.34-39- Philippiens 2,6-11- Jean 3,13-17
dimanche 14 septembre 2008.
 

Croyez-vous que l’histoire avance comme un bateau ? Dans le gros temps, un navire progresse en roulant bord sur bord, c’est-à-dire en penchant alternativement d’un côté et de l’autre jusqu’à risquer de se retourner complètement.

De même, selon Karl Marx, toute l’histoire du monde se comprend comme l’affrontement perpétuel des riches et des pauvres, les uns opprimant les autres qui se révoltent périodiquement avec succès, et cela doit durer jusqu’au grand soir, lorsque le communisme établi pour toujours sera la fin de l’histoire. Pour lui, la lutte des classes est le moteur de l’histoire.

L’idée de l’opposition des riches et des pauvres est un lieu commun de toujours. Mais d’où vient celle que l’histoire avance ? La conception païenne universelle est celle d’un balancier qui ne cesse d’aller et venir, d’un recommencement sans fin des mêmes processus, d’où le mythe de l’éternel retour. Qohélet, l’Ecclésiaste, l’exprime de façon saisissante : « Rien de nouveau sous le soleil déclare-t-il, ce qui est a été et ce qui fut sera. Si l’homme a l’impression du contraire, c’est qu’il a la mémoire courte, ajoute-t-il. »

Mais Dieu a décidé d’agir : il a choisi un homme, un peuple, pour que tout change. L’histoire alors devient celle de l’Alliance, avec son balancement dramatique exprimé dans le Psaume que nous avons chanté : celui des crises successives dues aux infidélités du peuple, résolues seulement dans la séquence du châtiment divin, du pardon et du retour d’Israël. Le combat mystérieux de Jacob avec l’Ange annonçait ce chemin et son terme. Le patriarche Israël sort de cette lutte blessé à la cuisse, mais le Seigneur lui-même s’y est laissé vaincre. Le passage énigmatique du livre des Nombres que nous avons entendu en première lecture illustre le problème spirituel de toute cette histoire : comment, à travers l’obscurité des épreuves, des angoisses et des châtiments, Israël pourra-t-il croire enfin que Dieu est celui qui sauve et fait vivre, et non une menace mortelle pour l’homme ?

La croix du Christ est l’aboutissement et le succès définitif de l’Alliance, le terme de la révélation progressive du Seigneur à son peuple : pour le convaincre et l’arracher à ses révoltes, il prend sur lui-même le péché et le châtiment, dans un don d’amour inimaginable. Le fruit de ce sacrifice est la résurrection du premier-né et le salut du monde. Voilà ce que nous célébrons en fêtant la croix glorieuse. Le “grand soir” a eu lieu, c’est “l’offrande du soir” du saint Vendredi, source du grand pardon qui brillera totalement au Jour de l’avènement du Seigneur. Sans les Écritures dans leur ensemble, sans l’Ancien Testament, la croix de Jésus reste pour nous opaque et muette, et nous méconnaissons le Christ.

Mais, à la lumière de la Révélation dans son intégralité, nous découvrons comment cette croix est le véritable moteur de l’histoire, aujourd’hui et jusqu’à la fin du monde. Ou plutôt, elle est l’instrument, l’outil, la clef que met en oeuvre l’Esprit Saint pour accomplir l’histoire du salut du monde. « N’oubliez pas les deux trésors que le pape vous a présentés ce soir, disait Benoît XVI vendredi aux jeunes rassemblés sur le parvis de Notre-Dame : l’Esprit Saint et la croix ! » Lorsque quelque part au monde un enfant des hommes s’élance vers Dieu, la croix du Fils est la clef par laquelle l’Esprit Saint lui a ouvert le cœur.

Hélas, notre malheureuse vanité de rationalistes modernes a imaginé de s’élever au-dessus de la condition passée des hommes en déclarant fermée et sans issue la voie vers Dieu. Le pape encore, avec sa finesse et sa force, l’a rappelé dans son allocution au collège des Bernardins : la recherche de Dieu fut le moteur des moines qui bâtirent au Moyen Âge les fondements du magnifique renouveau culturel dont nous sommes les héritiers, et cette recherche reste au fondement de toute culture véritable.

Les idéologies athées des siècles récents ont entravé, s’il était possible, l’histoire de notre salut en prétendant la reprendre en main. Mais, pour faire échouer le dessein de Dieu, il faudrait faire disparaître l’Église. Or, si le dessein de supprimer le peuple de Dieu tout entier est bien venu au cœur des hommes - le livre d’Esther en témoigne, bien avant la venue du Seigneur, et d’autres crimes effroyables depuis lors - ce projet de l’ennemi ne saurait réussir contre la promesse du Tout-Puissant, et le Seigneur a déclaré à Pierre que les portes de l’enfer ne l’emporteraient pas sur l’Église fondée sur lui et sur la foi des Apôtres. La “barque de Pierre”, l’Église, avance en roulant bord sur bord dans le gros temps, mais elle ne sombre pas. Des insensés voudraient la perfectionner en faisant prévaloir tout à fait un extrémisme sur l’autre ; mais ce ne serait qu’un renversement complet et fatal de tout le bâtiment : Dieu nous en préserve !

Que l’Esprit Saint nous garde unis dans la barque de Pierre et la foi au Christ vainqueur du mal par sa mort sur la croix, et nous serons l’histoire du monde en route vers son salut.